Americanah

Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie

Chronique proposée par l’écrivain et chroniqueuse littéraire Nathasha Pemba que vous pouvez suivre sur son blog  » Le sanctuaire de Pénélope »

« Americanah » est un vocable d’expression nigériane désignant les locaux partis étudier aux Etats-Unis, et qui décident un jour de rentrer au Nigéria. Ces personnes retournent chez elles avec des manières américaines qui amusent leurs proches.

Le roman Americanah porte en lui une particularité, celle de mettre en évidence divers thèmes de notre être au monde. En effet l’auteure traite des questions de l’amour, de l’identité, de la séparation, des retrouvailles, de la race et de la reconnaissance. S’agissant de la question de l’identité dont la réplique logique est « Qui suis-je ?», le roman de Chimamanda Ngozi Adichie en est l’une des réponses incontestables.

Dans ce merveilleux roman, l’auteure nigériane aborde très largement les questions des cheveux, de la langue, du temps passé en Occident, de la race et de l’accent ; en réalité tout ce qui constitue le socle identitaire des individus.

L’auteure nous livre son regard sur les Afro-américains et également sur les Africains qui, depuis leur pays d’origine, s’imaginent l’Amérique comme une sorte de paradis terrestre, méprisant des fois certaines habitudes de leur propre culture. Ifemelu, l’héroïne du roman, aura quelques fois besoin de s’affirmer, se surprenant quelques fois en train de flatter l’ego américain.

Le roman porte aussi un regard sur les clichés que les Américains portent sur les Africains, sans oublier les complexes que les Africains eux-mêmes se créent dans leur tête. Elle dénonce une sorte d’assimilation à laquelle ils n’échappent pas, parce qu’ils pensent que c’est le chemin de leur réussite et de leur valorisation dans la société occidentale. Certains se résignent à plaire automatiquement aux occidentaux pour pouvoir trouver du travail en défrisant les cheveux, en éclaircissant leur peau, en modifiant leur prénom, etc.

L’auteure présente une identité de la construction, de la dévastation et de la reconstruction. Ifemelu son héroïne, au-delà de tout ce que lui apporte l’Amérique estime que sa réalisation identitaire et personnelle ne trouvera son écho qu’en Afrique, dans son pays le Nigéria.

Ce que je retiens de ma lecture d’Américanah
En Amérique, comme partout ailleurs l’identité porte en elle le risque de sa propre désintégration ou de sa décomposition, notamment lorsque celui qui la porte ne sait pas reconnaître en lui les valeurs de sa personnalité et de son être au monde. Americanah met en exergue la question du vivre ensemble et nous invite à réfléchir notre rapport à nous-même et aux autres. Les questions soulevées sont des questions communes à toute l’humanité. Elles ne concernent pas que l’Africain.

Ifemelu et Obinze, les deux personnages principaux du roman incarnent le prototype de l’Africain qui va étudier en Europe, mais qui demeure réaliste et conscient de la prise en compte de son identité. Americanah entre dans la horde des romans classiques qui feront date, car il apporte un éclairage sur les nouveaux exodes africains désormais appelés à composer avec la mondialisation.

En critiquant l’Amérique raciale, raciste et ségrégationniste, l’auteure se place au centre des débats actuels sur les questions de diversité et rappelle que l’ombre de l’esclavage des Afro-américains traverse encore les rapports sociaux et ethniques américains. Americanah est une œuvre d’une évidence indéniable. Plaisante et enjouée, elle interroge réellement notre monde et nos manières de l’appréhender.

http://lesanctuairedepenelope.overblog.com/

Couv. Americanah

Gallimard, 2015

3 pensées sur “Americanah”

  1. Roman à lire. J’ai été troublée en lisant ce roman le rôle central que joue l’identité dans l’oeuvre. Comment fait – on pour vivre dans un monde ouvert à l’autre, à l’étranger si on en est à chercher ce qui fait de nous ce que nous sommes?
    L’auteur avec finesse, relève de défi et nous parle sans tabou sans frein de ce rapport à soi en tant que noir dans cette Amérique qui bouge. Et le retour à Lagos nous fait passer de très beaux moments.
    Autant dire que cette plume est l’une de mes préférées.

    1. Merci Merey.
      J’ai lu une critique de cette oeuvre où l’on reprochait à Adichie d’appeler noir « Noir » et blanc « Blanc ».
      Je pense que cette particularité de dire les choses telles qu’elles sont est une grandeur pour ses oeuvres. Les gens ont besoin d’entendre quelques fois les mots telles qu’ils se disent, même dans la fiction. Pour ma part, je reste aussi convaincue que par cette oeuvre, l’auteure est entrée dans les indétrônables classiques africains.

      1. De notre côté c’est une critique que nous tenons absolument à faire même si c’est la seule ! Malheureusement trop de gens ignorent que le vocable « noir » ne s’appliquait pas à la couleur de la peau avant le XIXe siècle où s’est opéré un glissement sémantique. Proust dans A la recherche du temps perdu, section Le Côté de Guermantes fait dire à son personnage:  » Je ne suis pas un féodal comme lui, je me promènerais avec un nègre s’il était de mes amis(…) » Dans cette société aristocratique du début du XXe siècle ce qualificatif « nègre » ne s’applique absolument pas à une personne d’origine africaine mais à une personne de la classe sociale la plus basse, celle qui correspond à la classe servile, celle qui travaille c’est-à-dire le Tiers-Etat jusqu’en 1789. Ce sont les naturalistes du XIXe siècle qui ont opéré ce glissement sémantique (Geoffroy de St Hilaire, Buffon, Cuvier, entre autres) car les nombreux Africains esclavagisés se trouvaient avoir la peau foncée. N’oublions pas qu’en Amérique les « nègres » étaient aussi bien des Européens, des Amérindiens que des Africains. Hélas beaucoup d’Africains et d’Afro descendants en appliquant le principe du stigmate renversé pensent donner une connotation positive à l’injure (ex : « black is beautiful », « noir et fier », « beauté noire », « musique noire », « négritude » etc.). Aimé Césaire dans Le Discours sur le Colonialisme s’explique sur ce qu’est la Négritude : « un combat à mener contre toutes les soumissions » et s’adresse à des personnes de toutes origines. Les Africains et les Afro descendants, en reprenant cette dénomination « noir » à leur compte se créent une identité erronée et surtout péjorative qui les asservit socialement, psychologiquement et psychiquement !

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