Lagos lady

Lagos  lady de Leye Adenle

Avec Lagos lady, le nigérian Leye Adenle signe un remarquable premier roman déroulant  une intrigue bien menée à un rythme effréné.

Son personnage, le journaleux Guy Collins est envoyé par son employeur à Lagos, la capitale économique du Nigéria, pour couvrir les élections présidentielles. Le soir même de son arrivée, il s’aventure seul dans la mégapole nigériane et se retrouve malencontreusement embarqué par la police, après le meurtre ultra violent d’une jeune prostituée. Il est délivré de sa geôle par la sublime Amaka, qui lie son sort au sien. Cette surperwoman, ange gardien des filles de la rue, un brin tête brûlée, est selon moi la véritable héroïne de cette histoire. Avec Guy Collins le journaliste naïf et maladroit, elle forme un duo d’enquêteurs détonnant, qui tentera de résoudre une très sombre affaire de crimes rituels.

Leye Adenle décrit dans son roman un univers violent et impitoyable dont les jeunes femmes sont les premières victimes. Par le biais de cet ouvrage, il dénonce la criminalité endémique et la corruption qui gangrène la société nigériane tout en creusant irrémédiablement l’écart entre les plus riches retranchés à Victoria Island et les plus pauvres qui survivent à peine dans les bas quartiers.

Il ne m’aura fallu que quelques heures pour dévorer ce polar à la sauce nigériane. Quelques trois cent trente trois pages qui m’ont plongée au cœur de Lagos ;  la ville la plus dangereuse d’Afrique.

Lagos lady est à la fois un roman policier sombre et violent mais également un polar afro drôle et palpitant ; je vous le recommande !

Métailié, 2016

Homegoing

Homegoing de Yaa Gyasi

L’histoire relatée dans Homegoing débute au XVIIIe siècle en Afrique occidentale, dans un territoire correspondant à l’actuel Ghana, pays dont est originaire son auteur Yaa Gyasi.

Maama, après s’être enfuie de chez Cobbe, son maître Fanti, en lui abandonnant leur fille Effia, a épousé  Grand Homme Asare un Ashanti avec lequel elle a eu une autre fille prénommée Esi. Effia sera mariée à un Anglais capitaine du Fort de Cape Coast et mènera une vie confortable au dessus des cachots regroupant les captifs victimes du commerce triangulaire. Sa sœur Esi sera emprisonnée au dessous après avoir été raflée dans son village, pour ensuite être expédiée en Amérique en tant qu’esclave.

D’un chapitre à l’autre nous voyons les descendants des deux sœurs se débattre avec leur destin. Du côté américain, les descendants de Esi subissent l’esclavage dans les champs de cotons, les travaux forcés, la ségrégation raciale, la violence sociale, la violence policière et le racisme. Du côté africain, les descendants de Effia subissent les guerres tribales et le métissage qui entretiennent la traite des esclaves initiée par les Portugais à la fin du XVe siècle, la guerre de résistance contre les Anglais, la colonisation et la néo-colonisation. A travers l’histoire de cette famille Fanti et Ashanti, c’est véritablement trois siècles d’histoire des Africains du continent et des Afro-américains qui se déroulent sous nos yeux.

Grâce à son talent incontestable Yaa Gyasi réussit brillamment à mêler la fiction et l’histoire pour nous toucher en plein cœur. Son projet très ambitieux a nécessité sept ans de recherches et de travail narratif; le résultat est absolument magistral. Ce récit se révèle d’une rare intensité et à mon avis il a une portée que nous ne pouvons pas encore mesurer pleinement aujourd’hui.

Ce texte nous rappelle que nous ne mesurons pas assez l’impact de notre mémoire transgénérationnelle dans nos vies. Tandis que nombreux sont ceux qui nous exhortent à l’oubli, ce texte de Yaa Gyasi semble au contraire encourager chacun à dérouler le fil de sa propre histoire familiale. Parce qu’ils ont un impact dans nos vies, les traumatismes subis par nos ancêtres doivent être reconnus pour qu’enfin nous puissions en guérir.

Titre en français No home

Calmann-Lévy, 2017

Gbehanzin

Gbehanzin

Cette bande dessinée est le fruit d’une collaboration artistique 100% béninoise entre la scénariste Sonia Houenoude Couao-Zotti, le scénariste écrivain Florent Couao-Zotti et l’illustrateur Constantin Adadja.

Cet album retrace la vie du roi Gbehanzin, véritable héros national au Bénin, célèbre pour avoir résisté aux colons français. Il nous relate son accession au trône à la mort de son père le roi Glèlè en 1890, sa lutte sans merci contre l’occupation française avec l’appui de son corps d’élite féminin des Agodjié, plus connu sous l’appellation occidentale des amazones, son passage dans le maquis avant sa reddition et sa déportation en Martinique et finalement son décès en exil survenu en Algérie en 1906.

Sur la couverture de l’album, le roi Gbehanzin apparaît de dos; cette image renvoie les lecteurs à cette règle en vigueur à la cour d’Abomey qui interdisait à quiconque d’observer le souverain de face. L’ouvrage a été remarquablement réalisé à l’aquarelle par le dessinateur Constantin Adadja. Le choix de la bande dessinée contribuera à rendre cette histoire encore plus attrayante pour les plus jeunes, toutefois cet ouvrage me semble à destination de tous les béninois, jeunes et moins jeunes. J’espère que de telles initiatives se multiplieront à l’avenir et pas seulement au Bénin. Cet album est précieux parce que c’est une œuvre artistique très réussie mais également parce que nous manquons cruellement de récits des combats et des luttes d’Africains insoumis.

Les récits historiques les plus répandus font croire à tous que les Africains et les Afro descendants ont toujours subi les pires sévices infligés par les esclavagistes, colonisateurs et néo-colonisateurs sans jamais résister. Peu de place est accordée aux récits de ces résistances. Plus que jamais les Africains et Afro descendants conscients ont besoin d’être inspirés et galvanisés par ces récits de résistances afin de mener les combats actuels qui permettront de vaincre enfin les ennemis de l’Afrique.

«Seule la lutte libère!»

Laha Editions, 2016

Les voleurs de sexe

Les voleurs de sexe de Janis Otsiemi

Chronique proposée par le journaliste écrivain Anthony Mouyoungui, que vous pouvez suivre sur son site  anthonymouyoungui.blogspot.fr

Les voleurs de sexe : une plongée dans les bas-fonds de Libreville.

Lorsque j’ai eu ce livre en mains j’ai souri car le titre m’a fait penser à une psychose qui a régné à Pointe-Noire, capitale économique du Congo, autour des années 2007 et 2008 consécutive à une rumeur sur les voleurs de sexe de façon mystique. J’étais alors reporter pour DVS+, une station de radio et de télévision locale, mais contrairement aux inspecteurs Koumba et Owoula de la P.J. de Libreville, deux protagonistes du roman de Janis Otsiemi, je n’ai pas pu tomber sur un voleur ni sur une victime ! Par la suite, la rumeur s’était dissipée au vent, remplacée par une autre.

Dans le polar de Janis Otsiemi, les policiers enquêtent sur trois affaires en dix jours: le vol de sexe, les photos du président et le braquage. Les enquêtes se déroulent en parallèle sans nuire à l’ensemble, les personnages évoluent dans un même univers sans contact direct les uns avec les autres. Ce qui m’a fait penser à ‘’Collision’’, le film de Paul Haggis qui relate plusieurs évènements qui n’ont aucun lien apparent entre eux sauf le lieu où ils se déroulent. Le roman de Janis Otsiemi est construit selon le même schéma, ce qui fait de Libreville le personnage central du roman. En effet, les trois affaires ont pour scène la capitale gabonaise.

Les voleurs de sexe est un roman très sombre et très violent; la plupart des scènes se déroulent la nuit. Cette violence et cette noirceur transparaissent aussi dans les dialogues entre les personnages. L’écriture de l’auteur, teintée parfois d’humour, fait la part belle aux expressions typiquement gabonaises. Ce roman est une plongée dans une face de Libreville inconnue du grand public ; un univers impitoyable où se côtoient flics véreux, grands bandits et petits malfrats sans envergures, opportunistes et naïfs, qui ont tous un point commun : leur envie de s’en sortir et de tirer leurs épingles du jeu dans un pays dominé par un clan. Pour cela, tous les moyens sont bons : corrompre, voler, tromper, mentir, intimider et tuer.

Ce roman n’est pas uniquement un polar, mais c’est aussi une lumière braquée sur les maux qui minent le Gabon : la corruption, le clanisme et la mauvaise gestion de la chose publique. Son auteur nous offre une peinture réaliste de la société gabonaise actuelle.

Depuis Une enquête au pays de Driss Chraïbi, premier volet des aventures de l’inspecteur Ali, que j’ai lu au lycée, je n’avais plus lu un roman policier africain. Les voleurs de sexe est une redécouverte de ce genre peu prisé en Afrique. Un genre pourtant très accessible qui mériterait qu’on lui accorde plus d’attention.

Editions Jigal, 2016

Désir d’Afrique

Désir d’Afrique de Boniface Mongo-Mboussa

« Désir d’Afrique nous offre la possibilité d’aborder la littérature africaine sous la forme d’une mise en scène où apparaissent nombre des principaux acteurs qui la font » Sami Tchak (postfacier de cet essai)

Mongo Mboussa est écrivain et critique littéraire congolais mais il est également corédacteur en chef de la revue Africultures, qui arbore le fameux peigne afro de couleur noir comme sigle.

Dans cet essai, Mongo Mboussa commence par réhabiliter les classiques de la littérature négro africaine trop souvent disqualifiés ou ignorés par les autres critiques littéraires ; il nous exhorte à les relire. Il part du postulat que lire les classiques africains est très important parce que ces œuvres marquent une continuité avec les œuvres modernes mais également parce que certains classiques demeurent d’une modernité déconcertante. Pour ce faire, il ne se contente pas de nous dresser une liste non exhaustive de ces œuvres classiques que nous devrions lire, mais il nous présente une bibliographie complète, en commençant par le premier classique Chaka, ce roman épique de l’auteur Thomas Mofolo maintes et maintes fois réécris. Mongo Mboussa nous présente tous les pères fondateurs, leurs œuvres incontournables et les thèmes abordés par ceux-ci. Ensuite il donne la parole à quelques grandes figures de cette littérature classique africaine en transcrivant leurs interviews. Le lecteur découvre ainsi Wole Soyinka, Mongo Beti, Ahmadou Kourouma et Cheikh Hamidou Kane. Il n’a plus qu’à choisir quels classiques il a envie de lire, ce choix sera différent pour chacun de nous, toutefois grâce à cet essai le lecteur aura entendu parler de tous et il aura ensuite sa vie entière pour y revenir.

Tout au long de cet essai Mongo Mboussa , grâce à un jeu de questionnements divers adressés directement aux auteurs ou aux critiques littéraires qui ont travaillé sur leurs œuvres, nous fait découvrir bon nombres d’écrivains africains et antillais. Il s’agit entre autres des poètes de la Négritude, des écrivains de la Créolité,  des écrivains du Fest’Africa de Kigali au Rwanda, des écrivains congolais, des écrivains de la diaspora.

L’ouvrage s’achève par l’évocation du Panafricanisme, qualifié par le critique littéraire Philippe Dewitte « de grande et généreuse utopie du XXe siècle n’étant plus à l’ordre du jour ! » Il me tend ainsi la perche pour formuler la seule critique à l’encontre de cet excellent ouvrage, à savoir qu’il manque un chapitre sur la littérature du Panafricanisme qui est, n’en déplaise à certains, très réel et très actuel et un dernier chapitre sur la littérature de la Renaissance africaine. Peut-être cette demande sera-t elle exaucée dans une possible réédition puisque cet essai a tout de même quinze ans.

J’ai choisi ce livre à cause de son titre Désir d’Afrique sans rien connaître de son contenu. J’espérais découvrir pourquoi je continue à désirer aussi profondément mon Afrique, malgré cet afro-pessimisme ambiant, malgré mes propres expériences pas toujours très heureuses, malgré les nombreux et très réels problèmes de l’Afrique. J’ai été agréablement surprise de découvrir un livre sur la littérature africaine qui semble avoir été écrit pour l’apprentie écrivaine que je suis. Liss Kihindou dans son ouvrage Chêne de Bambou faisait très justement dire à son héroïne Inès que qui veut devenir écrivain a tout intérêt à lire beaucoup : « tous les écrivains que je connais ont d’abord été de grands lecteurs, alors lis les grands pour que tu grandisses à ton tour ». Avec cet essai, Mongo Mboussa a réussi à renforcer mon envie de lire encore plus d’auteurs « afro » (africains, afro-caribéens et afro-américains) et de transmettre cette même envie au plus grand nombre.

Ahmadou Kourouma  dans la préface de cet essai qualifiera affectueusement les écrivains africains de « chevaliers de la plume » pour rendre hommage à leurs différents combats, dont le premier, et non des moindres, demeure encore aujourd’hui d’être lus.

Une chose est sûre cet essai de Boniface Mongo Mboussa est à lire de toute urgence !

2016-11-07-16-37-50

Editions Gallimard, 2002

 

L’autre moitié du soleil

 L’Autre moitié du soleil  de Chimamanda Ngozi Adichie

Nous avons tous entendu parler de l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie ; au moins deux de ses livres  Americanah et  Nous sommes tous des féministes  sont des succès planétaires. L’Autre moitié du soleil est son deuxième roman, il a pour sujet principal  la guerre du Biafra qui a déchiré le Nigéria de 1967 à 1970.

L’auteur a fait le choix de plusieurs protagonistes dont deux sœurs jumelles Olanna et Kainene qui ne se ressemblent ni physiquement ni moralement. Elles appartiennent au monde privilégié des gens d’affaires du pays. Olanna est enseignante et elle est amoureuse de Odenigbo, qui comme son surnom « Master » l’indique, est lui aussi enseignant. Nous voyons graviter autour d’eux toute la fine fleur intellectuelle de Nsukka, leur ville est située dans le sud-est du Nigéria. Ils ont à leur service Ugwu un jeune garçon venu du village qui parce qu’il vit désormais au milieu de gens instruits, généreux et qui tentent de faire coïncider au mieux leurs idéaux à leur vie personnelle, n’aura de cesse d’affiner sa lecture du monde.

Chaque chapitre fait l’objet d’une perception des événements propre à un personnage différent. De cette façon, un même épisode a une signification différente selon qui le raconte. Adichie réussit l’exploit d’être très fine portraitiste et fait preuve d’une certaine dextérité à montrer des personnes « riches » psychologiquement. Les états d’âme de chacun, les fêlures, les inquiétudes sont retranscrits avec subtilité. L’auteur connaît le monde des humains et la peinture de certains caractères sont dignes des plus fins psychologues ou disons-le sont de facture balzacienne. Un important travail de recherches lui permet de dépeindre parfaitement une époque et des mœurs. Elle glisse facilement d’un univers social à un autre ; le monde des petites gens et ceux des expatriés anglais n’ont aucun secret pour elle. Peu de gens peuvent se targuer de maîtriser la façon de penser de gens aussi disparates.

Puis la guerre arrive sans crier gare ! Pendant de longues pages l’auteur nous avait fait oublier qu’elle était le sujet principal du livre. Toujours de façon subtile, Chimamanda Ngozi Adichie montre que la guerre n’est dans un premier temps qu’un vague « concept » pour les intellectuels engagés. Elle n’est qu’un recours nécessaire pour gagner et conserver l’indépendance d’un territoire, baptisé Biafra. En effet, au Nigéria comme dans tous les territoires colonisés en Afrique, les frontières n’ont jamais été décidées par les autochtones. Certes il y avait bien auparavant des conflits entre un peuple et un autre mais ceux-ci sont régulièrement exacerbés par les puissances étrangères. Ici, c’est Olanna la première qui sera confrontée à la violence du conflit et ce de manière très intime.

Les protagonistes de ce récit sont Ibos et c’est une identité qui leur tient à cœur. La langue est un des fondements de l’identité des individus, d’après  Raphaël Confiant « il  n’y a pas de littérature sans amour de la langue » et cet amour de Adichie pour sa langue natale est manifeste dans l’Autre moitié du soleil. Certes l’anglais est utilisé par nombre des personnages et chacun entretient face à elle un rapport particulier. Toutefois, l’auteur a intégré dans son récit des paroles en langue ibo, elle a également utilisé certains africanismes régionaux et « le broken english ». De plus, il y a des niveaux de langues différents qui sont le fait de langues parlées par des personnes d’origines sociales différentes dont les Haoussa ou les Yoruba. Adichie fait le pont entre des univers différents alors même que ces univers se font la guerre. Dans son œuvre, l’unité se fonde sur la conjonction des langues différentes : La langue ibo et celles des oppresseurs.

L’autre sujet principal est celui des livres. Nous pourrions presque dire qu’ils sont traités tels des personnages car par exemple  lors du conflit ils sont jetés, maltraités ou encore brûlés. C’est la deuxième violence qu’oppose les assaillants aux victimes dans une guerre et à ce sujet les temps restent inchangés. Des livres traités de cette façon c’est un terrible spectacle de désolation  car alors ils sont la métaphore de la parole bafouée, méprisée, torturée. Ils sont la parole empêchée ! En cela la guerre du Biafra apparaît comme une quête d’identité bafouée et donc avortée.

Chimamanda Ngozi Adichie, à partir de ce drame horrible, a réussi l’exploit de  créer une œuvre sensible, criante de vérité et honnête. Baudelaire disait dans son épilogue des « Fleurs du Mal » : «  tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». De la même façon, le récit de ce conflit sanglant a fait naître un écrivain génial !

 

Couv L'autre moitié du soleil

Folio, 2010

ISBN : 978 2070421435

Guillaume et Nathalie

Guillaume et Nathalie de Yanick Lahens

« Oublier que le rire fait partie de la douleur. Et qu’il faut tout prendre. Tout. La douleur et le rire ».

L’auteure Yanick Lahens est une essayiste et romancière haïtienne, elle a été récompensée en 2009 par le prix RFO pour son livre La couleur de l’aube. Comme elle, ses personnages vivent en Haïti. L’écriture est le moyen qu’elle a choisi pour nous dépeindre la vie sur son île, certes avec lucidité et sans complaisance mais non sans l’espoir de lendemains qui chantent. Dans ce roman intitulé Guillaume et Nathalie, Yanick Lahens nous démontre que l’amour surgit au moment où nous nous y attendons le moins. Quoi de plus banal que deux êtres qui tombent sous  le charme l’un de l’autre ? Ici c’est l’univers dans lequel les personnages évoluent qui donne tout son sens à leur histoire.

Rien ne peut dissocier Haïti de ces images toujours horribles d’un pays en déliquescence profonde, où la misère étreint presque toute la population, où les cyclones balaient tout sur leur passage : Haïti est synonyme de désolation. Même l’enfer chrétien semble à côté de ce petit bout de territoire avoir les charmes d’un jardin persan ! le livre ne passe pas sous silence cette vision d’horreur mais  Guillaume et Nathalie ont fait le choix de vivre dans ce «  chaos ».

Guillaume est un ancien enseignant, il reste englué dans un monde qu’il reconnaît comme le sien et n’imagine pas vivre ailleurs. Nathalie, architecte passionnée de photographie, est partie à l’étranger et elle est revenue, contre toute attente. Guillaume et Nathalie se rencontrent au cours d’une session de travail concernant un chantier de construction. L’histoire de leur rencontre épouse les contours de l’histoire du pays. Une attraction vite ressentie par l’un pour l’autre est à rapprocher de l’attraction que ne peut qu’éprouver tout un chacun en découvrant Haïti. Haïti qui balance entre les rires et la peine. Un pays aux couleurs chamarrées que même les douleurs les plus profondes ne peuvent effacer.

Ce petit livre embrasse différentes problématiques ; celle d’une bourgeoisie locale qui ne peut se défaire de son égoïsme et à qui il est impossible de se penser autrement qu’à travers le regard des Occidentaux. Ces derniers sont présents en Haïti pour se donner bonne conscience ou pour exercer un contrôle social et politique sur les Haïtiens par l’intermédiaire de certains organismes non gouvernementaux. Ils profitent ainsi du business de la charité. Certains Haïtiens demeurent dans l’impossibilité de s’identifier comme des Africains-descendants car leur mépris de soi est encore trop puissant.

Guillaume et Nathalie ne côtoient pas la population désœuvrée mais ils sont sensibles chacun à leur façon aux problèmes auxquels est confronté leur pays. Comment ne le serait-il pas ? Chacun d’eux a subi les conséquences des malheurs venus s’abattre sur ce territoire « étrange ».

Yannick Lahens parvient brillamment en quelques pages à dépeindre les maux de son pays mais elle n’est jamais pessimiste. Ces deux personnages par leur rencontre montrent ainsi que l’avenir peut être prometteur. Accepter les pans difficiles de notre propre histoire pour les dépasser et donc pour mieux vivre demain, c’est aussi ce que nous souhaitons de tout coeur à Haïti !

couv guillaume et nathalie

Editions Points, 2014

 

Sincères condoléances

Sincères condoléances de Gisèle Totin

Chronique proposée  par l’écrivaine et chroniqueuse littéraire Liss Kihindou  et publiée sur son blog « Valet des livres »

Les lettres africaines peuvent se réjouir de compter parmi elles une plume comme Gisèle Totin. Sa première œuvre, Sincères condoléances est de nature à vous promettre de suivre ses futures publications.

Pour une première œuvre, Gisèle Totin réussit à proposer des personnages consistants, avec un caractère, des origines, une situation sociale, familiale et professionnelle différents les uns des autres. Aucun ne peut se confondre avec un autre et l’auteur parvient à se mettre dans la peau de ces personnages différents et à souligner leur singularité. Leur seul point commun, c’est de se sentir désarmé face à la mort, et c’est ce qui nous lie tous. On est désarmé quand on perd un être cher, même si l’on sait que nous partirons tous, on est désarmés face à une personne endeuillée : comment la réconforter ? Surtout éviter de dire des mots que l’on croit constructifs mais qui dévastent en réalité. Le titre, « Sincères condoléances », sonne comme un ricanement. L’auteur dénonce cette habitude d’utiliser des formules convenues, comme si tous les deuils se ressemblaient, alors que chacun d’eux est unique.

Le recueil compte quatre nouvelles : « Par amour », « Mamange » (qui associe les mots « maman » et « ange »), « Femme » et « Veuves ». Elles sont toutes construites de la même manière : chacune comprend deux récits à la première personne, qui n’ont apparemment rien à voir l’un avec l’autre, mais qui finissent par se recouper, par se rejoindre ; une construction en entonnoir que j’ai beaucoup appréciée.

Les personnages sont frappés de plein fouet par la disparition subite d’un être cher. Mais même lorsque cette disparition est l’issue prévisible d’une maladie comme le cancer, elle demeure inacceptable pour les personnages, et les autres ne perçoivent pas toujours notre mal-être, ils pensent que nous avons digéré l’événement : « Mes blessures sont invisibles, mais ma douleur est invincible », déclare Sorel dans « Par amour » (page 16).

Cet événement provoque comme un électro-choc chez les personnages qui sont obligés d’envisager les choses différemment, sous un autre angle. Ils se découvrent eux-mêmes sous un autre jour. Le drame casse les habitudes et plonge les personnages dans une autre dimension. Et le lecteur est le témoin privilégié de cette mutation progressive des personnages. Certains recourent au sexe, d’autres aux livres ou encore à la religion. Ces nouvelles montrent l’être humain dans toute sa nature, complexe pour le moins : égoïste et généreux, sincère et hypocrite, fragile et fort à la fois, prompt à prendre des décisions tout en refusant d’en considérer les conséquences…

On ignore parfois qui l’on est vraiment jusqu’à être confronté à une situation aussi bouleversante que le deuil. Ce qu’il faut retenir, semble nous dire l’auteur, c’est que tout peut arriver du jour au lendemain, et il ne faut jamais remettre à plus tard l’occasion de réparer les choses, de témoigner toute notre affection à nos proches, de nous réconcilier avec eux…

Le livre peint la société d’aujourd’hui, ouverte sur le monde. Les personnages se déplacent d’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, guidés par leur cœur ou par le désir de se construire une situation meilleure.

http://valetsdeslivres.canalblog.com/archives/2016/05/22/33845689.html

Sincèrescondoléances couv

La Doxa Editions, 2016

Les enfants sont une bénédiction

Les enfants sont une bénédiction de Buchi Emecheta

Chronique proposée par l’écrivain et chroniqueuse littéraire Edna Merey Apinda

L’écrivaine nigériane Buchi Emecheta est une auteure prolixe. Avec son roman Citoyen de seconde zone elle nous a permis de lever un pan de ce qu’a pu être sa vie d’immigrée arrivée en Grande-Bretagne pour y rejoindre son époux. Sa plume suscite en nous des réactions fortes, virulentes parfois. Nous avons l’impression d’emprunter les montagnes russes en la lisant. Le style simple et limpide de Buchi Emecheta permet au lecteur de plonger rapidement dans l’histoire et de se l’accaparer. C’est cela qui fait de ses romans de si bons romans.

Les enfants sont une bénédiction : le titre ne nous dévoile qu’une partie de ce qui nous attend. A sa lecture, nous  voyons toute l’ironie que cache ce titre. Les enfants sont une bénédiction ; c’est bien ce que répètent nos grand-mères car nous supposons dans les sociétés dans lesquelles nous avons grandi, que les enfants sont le prolongement de nous-même. Sans enfant, nous arrêtons d’exister et nous ne sommes rien. Le mieux encore est d’en avoir beaucoup. Tant que Dieu donne, nous prenons. S’il n’en donne pas, c’est le drame.

Dans nos sociétés africaines, tant qu’elle n’a pas d’enfant la femme est considérée comme n’étant femme qu’à moitié. Et si elle ne fait pas d’enfant la situation peut empirer pour elle. D’entrée de jeu, nous faisons corps avec Nnu Ego, le personnage principal de l’œuvre, fille d’un grand chef Ibo, orpheline de mère. C’est une femme dans le Nigéria des années 30. A cette époque, une femme n’avait pas d’autre choix que d’épouser celui que son paternel avait choisi pour elle. L’amour, non. La raison oui. Nnu Ego se marie, oui, mais ne parvient pas à faire d’enfant. Elle pourrait se laisser abattre, rester cloîtrée dans son village et se laisser mourir mais elle relève la tête et débarque dans la grande ville : Lagos. On découvre avec elle, ce que cette ville a de magique, de troublant, de dangereux, de vivifiant… Et là, tout est possible. Nnu Ego rencontre Nnaife. Ils se marient. Elle fait des enfants à cet homme, un bon à rien qui boit et qui ne l’aide guère. Elle devient une femme active se battant pour la réussite de ses enfants. Elle mène une vie de combat, pourrait-on dire. Nous  lisons  et nous imaginons, la force, l’effort, la sueur, le don de soi jusqu’à l’asservissement; et nous lisons entre les lignes l’espoir d’une mère, qui se bat pour que ses sept enfants aient le meilleur.

Avec sa plume Buchi Emecheta nous donne à réfléchir sur la vie, à nous poser des questions. Mais par-dessus tout, elle parvient à nous faire partager le quotidien de femmes fortes, qui ne se laissent pas faire par le destin, malgré les turpitudes de la vie. Ces femmes relèvent le défi pour réussir à sortir de la misère et à garder la tête haute.

Une pensée me reste après avoir  refermé le livre, nous pouvons ouvrir des axes de réflexion sur cette société fortement patriarcale qui donne la place belle à l’homme au détriment de ce que peuvent apporter les femmes.

J’ai aimé voyager à travers le Nigeria, découvrir ses us et coutumes et apprécier la chaleur et l’apprêté des relations humaines que Buchi Emecheta nous décrit si bien. C’est épicé, coloré, chaleureux…

C’est un très beau roman que je vous conseille. Vous passerez un moment aussi divertissant que constructif.

Couv les enfants sont une bénédiction

Editions 10/18, 1999

Franklin l’insoumis

Franklin l’insoumis de Marien Fauney Ngombe

Chronique proposée par l’écrivain et chroniqueuse littéraire Edna Merey Apinda

Quatorze plumes, quatorze textes qui s’inspirent de morceaux de musique de Franklin Boukaka, artiste engagé assassiné en 1972, pour construire un pont entre musique et littérature. Ce livre est une véritable perle. Il renferme toute la magie que l’on attend d’une œuvre collective : voyager dans l’univers de chacun des auteurs.

J’ai ouvert le livre comme cela et le hasard est tombé sur Au pays de Um, de Bernard Kouoh ! Les maquisards, oui. La grande histoire de la lutte pour l’indépendance du pays des crevettes ! C’est fluide, limpide. Il y a cette chaleur dans les mots et le style de l’auteur (en faisant économie des guillemets pour les dialogues), nous font vivre le texte en nous permettant d’entrer dans la tête des personnages.

Cette nouvelle fait écho à celle d’Obambe Gakosso qui rappelle l’importance des morts dans nos sociétés traditionnelles. Ils sont toujours là, présents comme nous l’a appris Souffles de Birago Diop. Qu’a t-on gardé dans nos mémoires des révoltes du passé ? Qu’en a t-on appris ? Obambe Gakosso est un as de la formule. Ça percute et tape en plein mille. C’est impeccable.

J’ai beaucoup aimé Luzolo de Aurore Foukissa,  l’auteur a su avec finesse nous faire vivre en quelques mots, les battements de cils, les palpitations que connaissent un cœur amoureux à l’éventualité même de prendre dans ses bras l’objet de son affection. J’ai trouvé l’idée même de cet amour naissant, vraiment saisissante. C’est une plume alerte, concise et efficace. Elle nous fait vivre les révoltes lycéennes et estudiantines, comme on en a connu récemment encore à Libreville. Et la répression bête et méchante qui frappe avant de questionner…

S’il n’y en avait qu’une, ce serait Bibi. La femme comme instrument, non pas seulement de plaisir, mais comme pièce-maîtresse dans une révolution. Cela tord un peu le cou à la femme chosifiée et violée, employée subissant la guerre car, par l’avilissement moral et l’intrusion dans sa chair, on atteint l’ennemi et on le détruit de l’intérieur. Bibi est une femme libre et engagée. Tout ce qu’elle fait c’est pour La Cause ; alors, stoppons les ragots, les commérages ! Et vous qui partez, dîtes à Franklin, qu’à sa manière la femme que Bibi représente peut jouer de ses charmes, non pour satisfaire la libido masculine mais pour soutirer des informations très utiles à la marche du monde. N’oublions pas que l’information passe beaucoup mieux quand elle est servie avec un petit soupçon de luxure. Mais, c’est pour la bonne cause. Et Bibi me donne à sourire car, elle ne se laisse pas démonter par les commérages ! C’est une femme forte. C’est une femme qui ne pouvait qu’être comprise par la plume d’un homme, Dibakana Mankessi, car pour qu’elle se montre aussi sensuelle (la plume), il a bien fallu que l’homme soulève un pan de sa jupe pour mieux saisir le fond de sa pensée (sourires). Parce qu’elle pense, Bibi réfléchit. Et si l’histoire ne garde trace que des commérages qui sont arrivés aux oreilles de Franklin, peu importe ; au fond d’elle Bibi sait qu’elle a apporté sa pierre à l’édifice, elle a été utile pour La Cause.

Il y a beaucoup de lyrisme de la part de Glad Amog Lemra et de Grâce Youlou, dont les textes peuvent sans chercher, se déclamer en public.

L’émancipation féminine. Aïe…Franklin se posait des questions à cette époque et Ramsès Bongolo a mis au goût du jour ce thème toujours aussi fort et dérangeant dans la société africaine actuelle. La liberté de la femme, oui. A quel niveau ? (comme on le dit au Gabon). La femme ne peut-elle pas trouver les voies et moyens d’allier à sa liberté, ses devoirs envers son époux, sa famille et la société ? Il y a une originalité dans ce texte : la complainte à la fin de cette nouvelle dans laquelle le questionnement intérieur du personnage principal danse au même rythme que la plume de l’auteur qui s’interroge sur les caprices de la femme dite émancipée qui oublie ses valeurs intrinsèques. Ces valeurs nobles dont la société africaine a besoin pour rester digne et cohérente. Dès lors qu’une famille se retrouve à manger tous les jours, des emportés (comme on dit ici chez nous) parce que madame oublie ses prérogatives…où va t-on ? Et ce n’est qu’un exemple…

Il est aussi question d’émancipation dans le texte de ma compatriote, Miryl Nadia Eteno. Refuser le carcan du passé, faire différemment de nos mères et grand-mères qui avaient un cœur assez grand pour SUPPORTER. La jeune génération de femmes ne supporte plus, elle a le petit cœur (comme on dit chez nous), cela au point d’en avoir plus tard des regrets. Rien ne se rattrape. Rien. Il y a beaucoup de musicalité dans ce texte dans lequel, l’auteur instille du rythme, de la chaleur, de l’humour en usant du langage parlé gabonais dans les dialogues. On danse en découvrant la vie de cette femme de 50 ans qui en écoutant un morceau du grand Franklin fait un retour sur sa vie. Avoir des regrets à 50 ans alors que l’on a eu une grand-mère pleine de bon sens, cela ne mène nulle part. C’est alors le temps des regrets qui mène à la découverte de ce qu’une société laissant une grande place à la liberté, réserve comme traitement à ses personnes âgées ! Serait-ce à dire qu’il faut revoir l’éducation donnée à nos enfants aujourd’hui et retourner aux fondamentaux ? En commençant par le principe bien simple du respect des aînés et des aïeux.

J’ai aimé le style bien tenu et apuré de Anthony Mouyoungui. Tout de suite, on sent l’expérience même. C’est un grand frère qui écrit. Respect.

Je ne manquerai pas de faire lire à ma fille, dans quelques années, la Lettre à Franklin de Aset Malanda, L’immortel de Amzat Boukari Yabara et Nti de Arian Samba. J’aime le rythme des phrases dans Nti. C’en est presque frénétique, comme le mouvement des roues d’un train sur les rails. Pourquoi L’immortel et Lettre à Franklin ? Parce que le devoir de mémoire nous pousse nous parents et acteurs aujourd’hui, à transcender la mémoire du continent et les idées apportées par le colon, pour faire de ce continent, une terre d’avenir.

Avec le bûcheron de Boya de Marien Fauney Ngombe c’est carré très posé. Il en est de même avec la plume de Ndèye Fatou Kane. La petite qui, semble t-il s’est mise au défi de faire aussi bien que les grands, gagne son pari, haut la main. Même si j’aurais aimé que la plume de l’auteur délivre plus d’émotions. Sa nouvelle est appropriée pour une étude de texte en classe de 2nd cycle au lycée pour apprendre le bon français aux élèves (comme le dit un neveu).

J’ai séjourné le temps d’un instant dans l’esprit de Franklin par le biais d’une balade dans l’univers de ces quatorze plumes, et j’en ressors satisfaite. J’ai lu ce livre et j’ai beaucoup appris et souris. Il y a cette alchimie entre les plumes qui le composent, pourtant elles se rencontrent pour la première fois pour créer ce recueil. Cette alchimie est tellement prégnante qu’elle m’a emmenée à penser que leurs esprits ont dû se rencontrer et dialoguer en prenant un verre dans un café de Paris ou dans un maquis de Yaoundé.

Edna Marysca Merey Apinda

couv franklin

Editions La Doxa, 2016