Du cheveu défrisé au cheveu crépu

Du cheveu défrisé au cheveu crépu de Juliette Sméralda

Trois amies se retrouvent pour déjeuner et au fil de la discussion elles en viennent à débattre sur la question de leurs cheveux. La première, « la tissée », avoue se défriser les cheveux une à deux fois par an parce que cela facilite le coiffage et  elle se fait  poser des tissages. La seconde , la « tressée », a fait un big shop (1) après  s’être fait retirer des fibromes (2) par voie chirurgicale. Désormais elle garde ses cheveux crépus et les tressent régulièrement avec ou sans rajouts. La troisième, la « locksée », a elle aussi fait un big shop, sauf qu’elle a été forcée d’y recourir après un épisode d’alopécie (3) particulièrement traumatisant. Lors de la repousse tant attendue, elle a finalement opté pour ce qui lui semblait le plus naturel, à savoir des locks. La conversation tourne à l’affrontement entre les trois amies quand le mot « aliénée » est lâché à l’encontre de la « tissée ». Celle-ci réplique avec virulence que son choix de coiffure est purement esthétique, mais l’est-il vraiment?

Aucune de ces trois jeunes femmes n’a lu l’ouvrage de Juliette Sméralda, intitulé du cheveu défrisé au cheveu crépu, cela leur aurait permis d’élever le débat en l’éloignant des « considérations strictement identitaires » et d’éviter le piège de la division et de son lot d’invectives.

Dans cet opus, l’éminente  sociologue martiniquaise nous explique de façon très pédagogique,  comment nous en sommes arrivés à « une inversion des valeurs » s’agissant de nos cheveux ; elle nous explique les mécanismes par lesquels « le cheveu naturel crépu a perdu sa position de cheveu premier subtilisée par le cheveu défrisé érigé en norme. »

L’originalité de cet ouvrage réside également dans le fait que toute la première partie du livre  est consacrée à la parole d’antillais de différentes générations auxquels nous pouvons facilement nous identifier. Leurs témoignages nous prouvent que la question du coiffage de nos cheveux n’est ni futile ni anodine, contrairement à ce que certains voudraient bien nous faire croire.

A mon avis, un des problèmes majeurs de nos sociétés est que nous répétons sans cesse des comportements que nous n’interrogeons jamais. Les pratiques du défrisage et du tissage chez les africaines et les afro-descendantes en est selon moi une parfaite illustration. Peut-être que si toutes nous connaissions l’histoire de ces pratiques et si nous comprenions les enjeux politiques et financiers de celles-ci, alors nous ne les adopterions plus  avec autant de légèreté, voir même plus du tout. Cet ouvrage de Juliette Sméralda grâce à son objectivité permet une bonne prise de conscience, ce qui est un bon début ! Il est également enrichi par des annexes constituées de divers articles et une bibliographie fournie pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet.

(1) big shop : coupe de toute la texture défrisée du cheveu pour recommencer une routine capillaire avec ses cheveux naturels.

(2) fibromes : tumeurs non cancéreuses situées sur la paroi de l’utérus de façon isolée ou en groupe, une étude établit le lien entre l’utilisation des produits défrisants et l’apparition des fibromes chez les africaines et afro-descendantes.

http://www.beaute-ebene.com/pages/sante-health/defrisant-et-fibromes-une-etude-inquietante-hair-relaxers-and-fibroids-a-worrying-study.html

(3) alopécie : une perte de cheveux laissant la peau partiellement ou totalement nue.

Couv Juliette Smeralda

Editions Publibook, 2012

Le Parlement conjugal

Le Parlement conjugal de Paulina Chiziane

Chronique proposée par l’écrivain et chroniqueuse littéraire Nathasha Pemba que vous pouvez suivre sur son blog  » Le sanctuaire de Pénélope »

Omniprésence et omnipotence de l’idéal polygamique caractérisent la société mozambicaine décrite par Paulina Chiziane dans Le parlement conjugal. Une histoire de polygamie. Trompée et abandonnée par son mari, Rami la narratrice, raconte son expérience de la vie polygamique en tant que première et unique épouse légitime de polygame dans une société ultra masculinisée et paradoxale où la polygamie a pris des couleurs de normalisation, de banalisation, d’assujettissement et même de violence. Son mari l’a trompée avec une première, une deuxième, une troisième, puis une quatrième femme. En effet si dans l’histoire des polygamies, c’est la femme cocue, la jalouse qui endure ; la « cocufieuse », la deuxième, celle qui  pointe les défauts de la légitime, finit par devenir cocufiée à son tour.

Le Parlement conjugal, à travers le récit de Rami, a un dessein obstinément critique et frondeur. Rami a une cible : la gent masculine. Mais aussi les femmes, les aînées, celles qui ont encensé la polygamie comme une loi de la nature, la considérant comme le dogme social par excellence. Un homme, ça se partage. Telle est la loi sociale qui s’est incrustée dans les mœurs de cette société, car si la solidarité est une valeur africaine, elle étend ses tentacules jusqu’au partage de son époux. En somme un homme n’est jamais l’homme d’une seule femme. Partager un homme c’est ce qu’il y a de plus naturel. Tous les hommes sont des polygames ; les femmes devraient l’intérioriser. Un homme va souvent pâturer sur d’autres terres.

Mettant en exergue une ivresse sociétale qui travestit la réalité existentielle de la femme, le texte est doté d’une richesse symbolique et lexicographique sur la société, sur la religion, sur la famille, sur la nature et sur la féminité. L’auteur veut montrer que si la polygamie a produit des métastases aujourd’hui, c’est la faute aux missionnaires qui ont non seulement occulté la dimension polygamique de l’Ancien Testament, mais aussi fermé les yeux de la femme sur la beauté de l’acte sexuel considéré comme le péché absolu. La faute revient aussi à ces femmes qui dès le départ ont accepté de devenir vingtième épouse en ayant pour fonction principale l’entretien du ventre et du bas ventre de l’homme.

Le récit s’articule autour de quatre axes qui appellent à un consensus interne : l’abandon de l’époux à qui on a tout sacrifié, le destin conjugal des femmes en général, l’insatisfaction du mâle, l’expérience surnaturelle, la vengeance.

Rami vit un tourment intérieur qui la conduit inéluctablement à la découverte de la rivale. Elle estime que c’est son devoir d’aller récupérer son mari. Là où elle s’attend à découvrir une seule concubine, elle découvre plusieurs familles. Ainsi va l’histoire de la polygamie. Jamais deux sans trois. Jamais trois sans quatre. Jusqu’à quel point les hommes continueront-ils à faire de la femme, celle qui « supporte l’insupportable » juste pour porter en elle l’illusion d’être aimée ?

Rami dénonce la déraison et l’instabilité de l’homme, son égoïsme, son infidélité et son irresponsabilité. Elle dénonce aussi l’inanité sociale qui consiste à dire « qu’il en a toujours été ainsi, pourquoi changer ? ». Elle fustige le colonialisme avec sa religion chrétienne qui n’a apporté que des soucis à une culture déjà en proie à ses propres démons. Elle passe aussi par une autocritique s’invectivant du fait de n’avoir pas vu venir l’infidélité de son époux. Elle qui n’a existé que pour lui. En se dérogeant de son rôle d’époux et de père, l’homme humilie son épouse et ses enfants. Lui ! Ce grand absent. À force de vouloir être partout, il n’est nulle part. Voulant affaiblir les autres il se détrône du cœur des siens.

Comment arrive-t-on à combler l’absence du père dans une famille ? Rami se sent seule face à certaines situations. Elle verse des larmes dans l’espoir de les voir refleurir un jour. Si le pardon peut refleurir des larmes, il n’est pas exclu que la vengeance en refleurisse aussi. La femme, cet Être au mille visages, formée par les épreuves de la vie, après plusieurs tentatives de récupération de l’époux, par le biais des conseillers en amour, des marabouts et des pasteurs, se consolera tour à tour dans les bras de son père, de sa mère et d’un amant. Faut-il attendre qu’il revienne au crépuscule des âges comme ne cesse de le répéter tout l’entourage ? Rami refuse. La capitulation n’est pas féminine.

Si l’adage dit des femmes qu’ensemble, elles ne peuvent rien construire de durable, Rami démontrera que la communion entre femmes peut terrasser un dinosaure. En attendant que le Polygame ne rentre, la première des dames va jouer le rôle de rassembleur, rassembler la famille, ses rivales et tous les enfants de son époux. Avec cette nouvelle famille, Rami établit un « parlement conjugal » pour conduire Tony, leur mari à assumer ses choix et ses penchants.  En sortira-t-il indemne?

S’appropriant le sujet sur la polygamie, Paulina Chiziane décrit la réalité polygamique dans ses profondeurs, dans sa subtilité et même dans son essence. L’intrigue de l’ouvrage est enrichie par une diversité de réalités sociales. L’univers de l’homme est sujet à une panoplie de métaphores qui montrent que cet être au départ rationnel et raisonnable est capable de se mettre dans la peau de n’importe quel animal allant du papillon à l’éléphant, en passant par le serpent. Dans un langage simple et clair, elle dépeint la société mozambicaine qui est une société paternaliste et « masculiniste » et où la femme, si elle bénéficie de quelques considérations, est davantage dévalorisée. Tony l’époux polygame est l’archétype du polygame qui une fois les vannes ouvertes ne les referme plus. Ce livre est un véritable manifeste féministe qui met en exergue la dialectique de la relation de l’homme et de la femme. Elle invite chaque femme à sortir de la tyrannie des hommes pour exister.

Couv. Le Parlement conjugal

Éditions Actes Sud, 2006 (traduction)

 

 

Victoire, les saveurs et les mots

Victoire, les saveurs et les mots de Maryse Condé

« L’amour est un oiseau rebelle, que nul ne peut apprivoiser, et c’est bien en vain qu’on l’appelle s’il lui convient de refuser »

La grande écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé excelle à peindre sa famille dont elle arrive à faire un matériau littéraire convaincant. Dans son roman intitulé Victoire, les saveurs et les mots l’auteur nous propose un portrait émouvant de sa grand-mère maternelle, une femme née à la fin du XIXe siècle dans l’île de la Guadeloupe.

A travers l’histoire de Victoire, Maryse Condé  dessine le portrait de ces jeunes filles qui n’ayant pas reçu d’instruction vont remplir le cortège de la domesticité. Victoire n’aura de cesse d’être méprisée par tous, à commencer par les membres de sa propre famille. Elle demeurera dans une âpre solitude et les liens qu’elle entretiendra avec sa fille, la propre mère de Maryse Condé, ne combleront pas cette béance affective. La solidarité féminine est à inventer ; elle a manqué à chacune de ces femmes rencontrées au fil des pages :  Victoire, Jeanne, Anne-Marie Walberg, Thérèse et les autres !

Dans ce récit de l’écrivaine guadeloupéenne, se mêlent une réflexion sur la vie dans l’île et une réflexion politique. En effet, on se demande comment des hommes politiques engagés pour l’émancipation de leur peuple sont incapables d’appliquer dans leur vie personnelle les principes dont ils se font les chantres dans leur combat politique. Les mots ont une saveur aigre-douce pour dénoncer la condition des femmes dans cette société guadeloupéenne. Les femmes y sont trop souvent la proie des hommes qui se détournent d’elles à la première occasion, semant chagrin et désarroi chez elles. Les mots manquent carrément à Victoire pour se dire elle-même, pour dire le monde qui est le sien, pour dire sa présence au monde ! Les manques de cette parole avortée sont comblés grâce à ce petit roman.

Maryse Condé nous prouve ici que dépeindre un personnage en particulier c’est en même temps embrasser une part d’humanité. Les mots eux, sont indispensables pour donner vie à ceux qui sont passés dans ce monde sans faire de bruit.

Couv Victoire

Editions Folio, 2006

 

 

N’Être

N’Être de Charline Effah

Chronique proposée par la chroniqueuse  Clémentine Mansiantima que vous pouvez suivre sur son blog « Au sujet de la Franco’térature »

Le titre N’être fait penser de prime abord à la dialectique de l’existence qui distingue ce qui est de ce qui n’est pas. Sa phonie renvoie à une naissance (Naître) qui consacre l’existence de l’humain dans une société donnée. C’est l’une des thématiques de la fiction de Charline Effah.

N’être aborde la problématique de la relation éprouvante mère-fille, en retraçant l’itinéraire d’une femme en crise affective, sans véritables repères au sein de sa famille. En effet, des profondeurs de son angoisse existentielle, Lucinda Bidzo, la narratrice, questionne son passé et ses origines. Le texte est marqué par la prédominance d’un « je » interpellant un « tu » pour tuer le vide du silence, percer le mystère de son existence, éclairer les ombres de sa vie.

Qu’est-ce qui justifie l’abandon de Lucinda, l’enfant illégitime, par Medza, sa mère ? Serait-ce pour sauver la vie conjugale ou épargner la progéniture issue de son mariage ? Ou encore pour conserver les distinctions sociales ?

Au départ, il y a comme un inconscient de l’existence. Lucinda vit, mais elle vit sans avoir choisi de vivre. C’est plutôt Medza, la mère, qui, après s’être évertuée à la déloger de son corps, a accepté sa venue au monde comme une fatalité face aux considérations et valeurs sociales. Néanmoins, au-delà du lien de consanguinité, l’amour reste une exigence sociale d’une mère envers son enfant. L’indifférence de Medza envers le nouveau-né ou « la déchéance de l’instinct maternel » serait tout simplement la matérialisation de la peur d’aimer ; car toucher, s’attacher, nourrir, étreindre, c’est déjà faire exister l’amour de manière réciproque.

Lucinda Bidzo, l’enfant de l’adultère, porte le patronyme de son grand-père et non de son père. La couleur de sa peau, « beaucoup trop noire » par rapport à ses frères et sœurs, suscite curiosité, railleries et sarcasmes de la part de ceux-ci, et déclenche une frustration qui désillusionne la jeune fille. Son installation dans la chambre de bonne renforce ce qu’elle croit déjà entrevoir : elle est « une intruse ».

De là naît un sentiment de non-existence, de non-appartenance à sa propre famille biologique. Exister devient la pire des offenses qu’elle impose aux siens. Face à ce destin v(i)olé, pour exister en elle, Lucinda cherchera à vivre hors d’elle. D’où cette « errance » qui la conduira, notamment dans les bras d’Amos, un homme marié, faisant resurgir en elle l’inéluctable vérité d’être « sous l’emprise d’une fatalité » familiale, d’une chaîne qui la lie à sa mère; un déterminisme social, des mécanismes et processus sociaux qui dictent leur comportement, d’une génération à l’autre. Une attache difficile à défaire.

Lucinda quittera son monde (intérieur et extérieur) pour aller à la rencontre de l’autre, sa mère, car elle comprend que l’existence n’est possible qu’en s’ouvrant à l’altérité, à la réciprocité.

Somme toute, la quête de Lucinda est celle d’exister en rompant la chaîne du silence entretenu par sa mère. De son expérience existentielle, nous apprenons que si oublier est difficile, pardonner reste toujours une possibilité. Dans les profondeurs de la vie où « n’être » s’impose à nous, « être » est possible. Il suffit de le vouloir!

Ne nous fions pas au petit format du roman. Son contenu est plutôt riche en couleur. Il nous reste encore plein de choses à découvrir.

Bonne lecture!

http://ffrancoscriber.over-blog.com/

Couv. N'être

Editions La Cheminante, 2014

 

 

 

La Grève des bàttu

La Grève des bàttu de Aminata Sow Fall

L’écrivain a pour mission de nous divertir mais il a également pour mission d’interroger la société dans laquelle il évolue. La femme de Lettres sénégalaise Aminata Sow Fall accomplit parfaitement cette dernière mission dans son oeuvre la plus connue intitulée La Grève des bàttu. Elle y dénonce notamment l’hypocrisie de la société sénégalaise et l’idéologie patriarcale.

Ce livre est paru pour la première fois il y a trente six ans, pourtant il a pour nous une terrible résonance. Le récit aurait pu trouver pour cadre une ville comme Cotonou, Abidjan, Libreville ou Lubumbashi : n’importe quelle ville d’Afrique où les services dévolus à la voirie et à l’assainissement emploient des méthodes peu orthodoxes pour faire table rase d’une population marginale, celle des mendiants. Cette histoire pourrait très bien se dérouler de nos jours, en 2015.

A travers un récit poignant mais non dénué d’une certaine poésie, la narratrice soulève en réalité certains problèmes qui gangrènent nos sociétés. Dans un pays qui tient à maintenir un flux toujours croissant de touristes occidentaux venus profiter du soleil, des hommes politiques tiennent à débarrasser leur ville des mendiants qui abîment de leur présence le paysage urbain.
Les mendiants ont besoin de l’obole pour vivre, celle- ci est distribuée dans des bàttu : ces petites calebasses dans lesquelles l’aumône est versée. En choisissant ce titre la romancière sénégalaise nous montre que le mendiant est chosifié et devient le bàttu.

Dans ce récit d’Aminata Sow Fall, Mour-Ndiaye est un directeur du Service de la salubrité publique dévoré par une ambition qui l’étreint tout à fait, car il doit bientôt être promu vice-président. Il parvient dans un premier temps à se débarrasser de cette population indigente avec succès. Mais il bouleverse sans s’en rendre compte un certain ordre qui veut que mendiants et citoyens « se fréquentent » en bonne intelligence. Les citoyens donnent aux mendiants par bonne conscience religieuse. En effet toute chose et toute personne a sa place dans le monde qui est le nôtre.
La foule des affamés a à sa tête Salla, une femme généreuse et courageuse qui incarne la force qui manque à bien des femmes de la haute société qui n’ont de cesse de suivre la tradition. Mais de quelle tradition parlons-nous ? Celle qui consiste à obéir aux hommes en général et à leur époux en particulier.

Ce livre pose plusieurs questions encore actuelles. Quel regard posons-nous sur ceux qui matériellement n’ont rien? Comment  nos  sociétés sont-elles arrivées à nous faire appréhender autrui seulement à travers sa capacité à subvenir à ses propres besoins matériels ? Davantage de personnes devraient s’interroger sur une réelle refondation du pacte social, ce pacte qui fonctionne si mal pour certains, dans nos sociétés profondément inégalitaires.

Mour-Ndiaye l’apprendra à ses dépens : « les plus petits » ont parfois une force insoupçonnée. Certes ils sont souvent transparents au regard de tous mais les mendiants de cette histoire montrent combien l’humanité véritable se vit pleinement au sein ceux qui n’ont plus rien à perdre.

 Couv la grève des bàttu

Editions Le Serpent à Plumes, 2001

Changer l’Afrique !

Changer l’Afrique ! de Serge Mokanda

Chronique proposée par l’écrivain et chroniqueuse littéraire Nathasha Pemba que vous pouvez suivre sur son blog  » Le sanctuaire de Pénélope »

Voici plus de quinze ans que les discours politiques des gouvernants africains scandent inlassablement, tel un slogan absolu : « pays émergent d’ici 2025. »; et paradoxalement aucun effort consistant n’est fourni pour y arriver. Nous voyons proliférer les conceptions tendant à imposer l’idée que le développement de l’Afrique passera forcément par la politique politicienne comme en témoignent l’engouement et la manipulation autour des élections ou autres types d’évènements politiques. C’est dans ce contexte qu’émerge Changer l’Afrique! de Serge Mokanda ;
Ouvrage révélateur, pouvant détourner le peuple africain de cette confiance absolue dans le « tout politique ».

La question que l’on se pose à priori en lisant ce titre est celle de savoir ce que l’auteur apporte de nouveau, dans un univers déjà inondé de livres sur l’Afrique où foisonnent moult propositions sur son développement. En découvrant sa biographie le présentant comme un diplômé en gestion des ressources humaines et en management, on se dit forcément : « voilà encore un diasporien qui vit en Europe et qui veut moraliser l’Afrique ». Que nenni Serge Mokanda ne se perd pas dans des élucubrations paradisiaques en parlant de ce qu’il ne connaît pas. Il ne parle pas non plus de l’Afrique en général, vêtu de sa veste de panafricaniste. Bien au contraire, il sait que pour parler global il faut parler détail. Le point focal de son ouvrage est le Gabon son pays d’origine, avec des solutions applicables pour toute l’Afrique, car en effet la plupart des freins qui retiennent l’émergence du Gabon se retrouvent dans presque tous les autres pays d’Afrique.

Changer l’Afrique ! Un livre technique d’une clarté étonnante. Il se lit sans grande difficulté tant il est fluide. Les idées sont claires et la thématique est bien précise.
Changer l’Afrique ! Ce point d’exclamation qui clôt le titre du livre symbolise bel et bien l’exclamation qui invite à un engagement dans la mesure où reformulée, elle devient : Changer l’Afrique ? Mais comment ? C’est à cette question que l’auteur s’attache à répondre tout le long de son ouvrage.

Serge Mokanda estime que la solution de l’émergence se trouve dans le management du changement. À cet effet, il cible les obstacles au changement en Afrique en pointant l’inertie inexplicable de certains Africains ; l’indélicatesse ; le parentage ou l’art de se soutenir entre parents en délaissant les autres qui ne sont pas censés appartenir à notre réseau relationnel ; la mentalité, le poids des habitudes qui peuvent impacter positivement ou négativement une société allant même jusqu’à la faire sombrer dans une léthargie profonde.
Sur le plan pratique, Mokanda fait un état des lieux du Plan stratégique Gabon émergent, en ciblant quatre réalités qui peuvent, selon l’usage qu’on en fera, faire l’échec ou la réussite du Gabon. Dans un dernier tournant qui s’intitule « conduire et construire le changement au Gabon », l’auteur retient la ressource humaine comme principal facteur de changement. Il rajoute à cela la culture du résultat qui s’appuient sur quatre leviers : la performance, la diversité, la prise en compte des compétences nationales, et la communication.

C’est le lieu ici de comprendre pourquoi son livre apporte une nouveauté dans le paysage émergent africain, car il invite à déployer l’outil du management du changement à l’échelle nationale pour le Gabon, et à l’échelle continentale pour l’Afrique. Le management du changement a ceci de particulier : quel que soit le modèle de développement, il est susceptible d’apporter la plus value créant ainsi la rupture avec les anciennes manières de penser le développement de l’Afrique. Dans cette perspective, la dimension culturelle n’est pas à négliger, car pour l’auteur, c’est aussi par l’affirmation de l’identité africaine ou nationale que les managers peuvent s’ouvrir au monde.

Ce livre exigeant pose les facteurs clés du succès pour le changement. L’auteur en a retenu trois. Le premier, l’état d’esprit impliquant la décision, la responsabilité et le devenir. Le second, la valorisation de la jeunesse sur laquelle il faut miser dans la mesure où elle incarne l’avenir. Le troisième, la diaspora qui est une ressource pour le Gabon et pour la l’Afrique.

Que retenir de cet enseignement ?

Ainsi qu’on peut le remarquer. Serge Mokanda soulève diverses questions nécessaires pour le changement de l’Afrique. À la fin de son livre, il adresse une lettre à la jeunesse gabonaise et aux membres du Plan stratégique Gabon émergent. Loin de muer sa théorie en absolu, loin de flatter les égos des hommes politiques ou de les fustiger, Serge Mokanda nous convie au contraire sur un chemin non moins sinueux, exigeant, mais réaliste et prometteur : celui du management du changement. En effet, comme il l’explique celui–ci ne consiste aucunement à se renfermer dans une culture de l’individualisme, mais de s’ouvrir aux diverses richesses et à s’ancrer d’une double éthique. Celle de la responsabilité et celle de l’exemplarité. Ainsi donc, le management du changement n’est pas un acquis prédéterminé. C’est la volonté et la capacité qu’on y met qui peut le rendre effectif. Alors, pas de temps à perdre : fleurissons et partons sans plus attendre à la découverte du génie africain. Changeons l’Afrique !

Nathasha Pemba

couv changer l afrique

La Doxa Editions, 2015

Quand les Noirs avaient des esclaves

Quand les Noirs avaient des esclaves blancs de Serge Bilé

Serge Bilé est un empêcheur de penser en rond qui n’a pas peur de plonger dans le torrent de préjugés, ceux accolés aux populations africaines et afro-caribéennes. Pour lui il faut s’en extraire et nous avons les moyens de le faire. En bon journaliste qu’il est celui-ci ne refuse pas les bonnes polémiques. Ses récits louvoient entre le récit historique et l’anecdote, mais quoi qu’il en soit, l’auteur ne se prévaut nullement d’être historien. Son mérite premier est de mettre à jour des thématiques inédites. Pour ma part j’ai pris connaissance de son travail avec le texte Noirs dans les camps nazis : un pavé dans la marre médiatique quand on sait de quelle façon le devoir de mémoire est devenu chasse gardée des élites. Bilé rappelle ainsi que le méchant nationaliste qu’était Hitler avait non seulement jeté dans les camps les populations juives honnies mais aussi nombre d’africains du continent engagés dans les troupes coloniales, ceux vivant sur le sol européen et pléthore d’Antillais venus combattre pour la France. Ce qui n’est jamais enseigné dans les manuels d’histoire français, je peux vous le confirmer.

Dans cet opus le journaliste dresse un portrait étonnant de souverains africains. De cette façon il porte à notre connaissance les mythiques empires du Mali, du Ghana, de Songhaï. Nous avons peine à imaginer que des empires ont été si grands quand on observe le découpage des frontières actuelles. Imaginez un empire qui parte du Sénégal actuel jusqu’au Dahomey et cela avec une relative unité ! Surtout il fait défiler sous nos yeux des empereurs tout aussi célèbres que certains souverains français, italiens, espagnols, indiens et arabo-berbères. Ces derniers au moment où nous écrivons sont toujours passés sous silence par l’Education nationale française alors même qu’ils entretenaient tous des rapports relativement étroits. Empires où dominaient les commerces de l’or, du sel entre autres. Des souverains qui accordaient une place prépondérante à la culture et certains avaient même un goût prononcé pour les livres. La diffusion du savoir n’était pas en reste et un lieu incarnait ce désir de propager les connaissances ; la prestigieuse université de Sankoré.

Le thème principal du livre est cependant l’esclavage ! Je ne sais pas si tous les africanistes seront d’accord avec Serge Bilé mais l’auteur confirme le fait que les Africains n’étaient pas selon l’idée largement répandue seulement victimes de ce système, ils en étaient aussi des acteurs. User de la force d’autrui était un principe fortement ancré dans toutes les sociétés du monde. Et ce qui ne nous est jamais dit c’est qu’en réalité les souverains africains achetaient des esclaves « blancs », en termes corrects ils venaient de Turquie, de Géorgie, d’Arménie etc. Toutefois force est de constater qu’à cette époque à la différence des souverains arabes musulmans lesquels n’avaient de cesse de procéder à des incursions incessantes dans les empires limitrophes, jamais les chefs africains n’ont théorisé sur le fait que l’esclavage était une pratique règlementaire. De manière cynique la seule injonction qui était faite dans le Coran était de traiter les esclaves au mieux. L’histoire a montré que cette prescription a souvent été oubliée voire niée. Il n’était pas rare qu’un esclave puisse remplir des fonctions politiques au sein du royaume ou de l’empire africain. Enfin nous remarquerons que les trahisons viennent souvent des élites car nombre de souverains ont fait le choix de se convertir à l’islam reléguant au second plan leurs propres religions. Ils ont aussi fait le choix de la langue arabe comme langue prédominante du savoir. Peut-être cela peut se comprendre du fait qu’en réalité les foyers intellectuels qu’étaient Damas, Cordoue, Grenade, le Caïre mais aussi Gao et Tombouctou ne pouvaient dialoguer qu’avec une langue commune.

Avec ce petit livre faites une plongée entre autres dans les royaumes de Wagadou, Koumbi-Saleh et faites connaissance avec Soudiata, Soumahoro Kanté, Kankan Moussa, des héros totalement oubliés alors même qu’on leur doit d’avoir maintenu debout des années durant différents empires africains.

Couv. Quand les noirs avaient des esclaves blancs
Editions Pascal Galodé, 2008

Le viol de l’imaginaire

Le Viol de l’imaginaire de Aminata Traoré

« La violence politique et institutionnelle bafoue notre souveraineté et ravage nos territoires, la violence symbolique s’attaque quant à elle à notre mémoire et à notre imaginaire »

Aminata Dramane Traoré est une femme politique et écrivain malienne. Beaucoup seraient tentés de ne pas accorder trop de crédit à quelqu’un qui a pu trouver place dans un quelconque gouvernement quand on sait la complicité de nos gouvernants avec les puissances néo-coloniales pour piller l’Afrique et ravager notre continent. En réalité Aminata Traoré est surtout une militante altermondialiste et une personnalité incontournable de la société civile malienne. Son expérience en tant que ministre de la culture et du tourisme au Mali lui a permis d’appréhender dans toute leur complexité les rapports qui perdurent entre nos pays africains et leurs anciens colonisateurs.

Dans cet ouvrage, l’écrivain malienne nous explique que les rapports économiques et politiques dans lesquels nous sommes pris de façon violente sont subordonnés avant tout à notre imaginaire africain qui est maltraité. C’est-à-dire que nous nous pensons à travers le regard de ceux qui n’ont de cesse de nous humilier et de vouloir toujours nous soumettre. L’Occident pour asseoir sa domination assigne nos peuples au rang des pauvres, ainsi « après avoir été ses esclaves, ses colonisés, ses tirailleurs, nous sommes aujourd’hui ses pauvres et nous acceptons ce sort ».

Nous n’arrivons pas à comprendre que la mondialisation cette compétition à laquelle nous souhaitons tant participer, est une course effrénée totalement vaine car les dés ont été pipés d’avance. Pour preuve : tous les clignotants sont au rouge malgré les résultats de taux de croissance extraordinaires de certains de nos pays. Face à ces résultats prétendument bons, l’écrasante majorité de la population ne bénéficie absolument pas de ces envolées économiques, le pire est que sa situation ne cesse d’empirer ! Cette situation perdure notamment parce que « La mondialisation, avant d’être économique et financière, ou pour l’être, procède au lavage des cerveaux de l’élite politique et intellectuelle ».

Pour démonter ces mécanismes économiques pervers, Aminata Traoré prend l’exemple de son pays le Mali, considéré des années durant comme un modèle par les organismes internationaux. Le Mali a eu beau se plier aux prescriptions ultra libérales, force est de constater que les résultats du point de vue économique comme du point de vue social se sont révélés désastreux ! Elle nous montre aussi qu’il existe une guerre des mots car finalement que signifie réellement « être riche » et « être pauvre » ?

Ce livre nous démontre que nous ne sommes pas sortis des rouages anciens de la domination. Aujourd’hui le critère de l’argent sonnant et trébuchant a remplacé celui de la religion et de l’idéologie pour qualifier l’Africain de sous-homme et véhiculer le mensonge qu’il n’est pas encore rentré dans l’histoire.
Une chose est sûre nous ne serons pas indépendants tant que nous refuserons de penser par nous-mêmes qui nous sommes, quelles sont nos aspirations, nos projets, nos ambitions, nos feuilles de route. L’imaginaire d’autrui n’aura de cesse de vouloir nous coloniser, il en va de notre survie de lui résister!

Editions Actes Sud, 2002

L’Autobiographie de Malcom X

L’Autobiographie de Malcom X de Malcom X et Alex Haley

« Pour comprendre quelqu’un, il faut retracer toute sa vie, remonter à sa naissance. Notre personnalité résulte de la somme de nos expériences »

En ces temps de conformisme, le respect et l’engouement populaire vont aux figures lisses de révolutionnaires. Cette expression peut paraître paradoxale mais il existe bien des figures rebelles qui font le consensus. Malcom X ne fait évidemment pas partie de cette catégorie, et nous avons remarqué que peu d’hommages étaient rendus à sa personne ou tout au moins à sa pensée. Pourtant Malcom X est la figure même du résistant à l’oppression de la société américaine raciste et ségrégationniste des années 50-60. C’est celui qui sans fard a justifié la violence en réponse à la violence subie.

On l’oppose éternellement à Martin Luther King qui était son contemporain ; les deux personnages combattant l’oppression américaine de façon différente. Toutefois, nous avons tendance à perdre de vue que les deux hommes n’étaient pas deux ennemis et que chacun d’eux a fini à la longue par adopter en partie les pensées de l’autre. En effet le révérend King s’était rendu compte que la non violence qu’il prônait avait ses limites. Il avait fini par comprendre que le racisme était profondément enraciné dans la société américaine. De son côté, Malcom X comprenait à la fin de sa brève vie qu’il lui fallait appréhender avec moins de manichéisme la question de la race. Il avait découvert qu’ il existait des afro américains vils et que tous n’appréhendaient pas la question des leurs avec autant d’enthousiasme. De même, il s’était rendu compte que certains Américains étaient conscients de l’injustice faite aux Afro américains, et que par conséquent il était inique de les rejeter tous.

Dans son autobiographie, Malcom X au travers de différents chapitres se raconte, depuis son enfance jusqu’aux derniers jours précédents son assassinat. Plus qu’un récit de vie cette autobiographie éclaire l’étau dans lequel vivait l’ensemble de la population afro américaine : ségrégation, sévices en tout genre, peu ou pas d’autonomie dans la possibilité de se déplacer, à peine la possibilité de se réunir. La population afro américaine a face à elle une société paranoïaque. Cela explique aisément combien le choix de la violence a longtemps été un credo pour Malcom X.

Aujourd’hui une place de choix est faite à la réconciliation et au pardon, les opprimés étant sommés de s’entendre avec leurs bourreaux sans excuse et sans réparation de la part de ces derniers.
Relire Malcom X aujourd’hui nous permet d’interroger cette position !

Couv MalcomX

Editions Pocket, 1993

Discours afrocentriste

Discours afrocentriste sur l’aliénation culturelle de Jean-Philippe Omotunde

« L’assimilation forcée est un viol de la personnalité qui ne peut produire que des déracinés ».

S’il est un auteur qui nous pousse à approfondir cette question fondamentale de l’identité des Africains et des Afro-descendants c’est bien Jean-Philippe Omotunde ! Ce chercheur en histoire, enseignant et auteur afro-caribéen originaire de la Guadeloupe défend une position relativement marginale, soit celle d’assumer, que dis-je, de revendiquer plutôt, son héritage africain. Jean-Philippe Omotundé considère que son île natale n’est qu’ une excroissance culturelle du continent kamit. Pour lui, la créolité est un concept flou qui n’a pour vocation que de dynamiter la question des origines des Antillais.

Dans son ouvrage intitulé Discours afrocentriste sur l’aliénation culturelle l’auteur guadeloupéen dépasse les discours de Frantz Fanon et d’Aimé Césaire pour décrire ce mal profond et dévastateur qu’est l’aliénation culturelle et surtout il nous propose des solutions pour le vaincre.

Tandis que de nombreux auteurs se font les chantres du multiculturalisme réussi, notamment par le biais du métissage mis au rang de valeur cardinale, la prise de position de Jean-Philippe Omotunde équivaut à un gros pavé jeté dans la mare, certainement pour nous rappeler que cette eau dont on s’abreuve depuis si longtemps nous empoisonne et nous tue ! L’auteur guadeloupéen n’y va pas par quatre chemins pour nous démontrer que les Antillais mais aussi les Africains sont maintenus dans une aliénation culturelle profonde.

Il propose une analyse très juste des mécanismes de ce procédé comme tout d’abord la mise en perspective des théories racistes du XIXe au début du XXe siècle (Gobineau, E. Renan, Vacher de la Pouge etc.) puis il dénonce l’éducation inadaptée aux Antilles, il évoque ensuite les conflits qui sont engendrés dans les sociétés africaines et afro-caribéennes. Il nous explique enfin les enjeux politiques et culturels qui découlent de cette façon de procéder. Après les constats, viennent les solutions : cet ouvrage prescrit les modalités d’une reprise en main identitaire.

Ce texte est à découvrir de toute urgence, ne vous en privez surtout pas !

Toutefois, je tiens à préciser que je ne pense vraiment pas que les Egyptiens anciens se soient nommés eux-mêmes en fonction de la couleur de leur peau. N’oublions pas que le colorisme a été défini au XVe avec les Portugais et que ce sont les intellectuels anglais, américains et français qui l’ont théorisé au XXe siècle. Je prends pour exemple le mot « bantu » en langue du même nom qui signifie tout simplement « être-humain » et non « Noir » comme on peut le lire un peu partout. Le constat que nous devons faire c’est que même les mots servant à nous définir, jusqu’au nom du continent Afrique, sont en langue étrangère. N’allons pas croire que les Africains faisaient un cas véritable de la couleur de peau au point de se définir en fonction d’elle. Ce sont les autres, les étrangers qui nous ont décris comme Noirs. Soyons donc vigilants dans ce travail de réappropriation de notre identité ; à mon avis il doit commencer nécessairement par l’abandon du vocable « Noir » pour nous définir, car il nous a été imposé par des diables étrangers !

Un grand merci au professeur Omotunde pour cette prise de conscience !

Couv. Discours afrocentriste

Editions Ménaibuc, 2006