Du cheveu défrisé au cheveu crépu

Du cheveu défrisé au cheveu crépu de Juliette Sméralda

Trois amies se retrouvent pour déjeuner et au fil de la discussion elles en viennent à débattre sur la question de leurs cheveux. La première, « la tissée », avoue se défriser les cheveux une à deux fois par an parce que cela facilite le coiffage et  elle se fait  poser des tissages. La seconde , la « tressée », a fait un big shop (1) après  s’être fait retirer des fibromes (2) par voie chirurgicale. Désormais elle garde ses cheveux crépus et les tressent régulièrement avec ou sans rajouts. La troisième, la « locksée », a elle aussi fait un big shop, sauf qu’elle a été forcée d’y recourir après un épisode d’alopécie (3) particulièrement traumatisant. Lors de la repousse tant attendue, elle a finalement opté pour ce qui lui semblait le plus naturel, à savoir des locks. La conversation tourne à l’affrontement entre les trois amies quand le mot « aliénée » est lâché à l’encontre de la « tissée ». Celle-ci réplique avec virulence que son choix de coiffure est purement esthétique, mais l’est-il vraiment?

Aucune de ces trois jeunes femmes n’a lu l’ouvrage de Juliette Sméralda, intitulé du cheveu défrisé au cheveu crépu, cela leur aurait permis d’élever le débat en l’éloignant des « considérations strictement identitaires » et d’éviter le piège de la division et de son lot d’invectives.

Dans cet opus, l’éminente  sociologue martiniquaise nous explique de façon très pédagogique,  comment nous en sommes arrivés à « une inversion des valeurs » s’agissant de nos cheveux ; elle nous explique les mécanismes par lesquels « le cheveu naturel crépu a perdu sa position de cheveu premier subtilisée par le cheveu défrisé érigé en norme. »

L’originalité de cet ouvrage réside également dans le fait que toute la première partie du livre  est consacrée à la parole d’antillais de différentes générations auxquels nous pouvons facilement nous identifier. Leurs témoignages nous prouvent que la question du coiffage de nos cheveux n’est ni futile ni anodine, contrairement à ce que certains voudraient bien nous faire croire.

A mon avis, un des problèmes majeurs de nos sociétés est que nous répétons sans cesse des comportements que nous n’interrogeons jamais. Les pratiques du défrisage et du tissage chez les africaines et les afro-descendantes en est selon moi une parfaite illustration. Peut-être que si toutes nous connaissions l’histoire de ces pratiques et si nous comprenions les enjeux politiques et financiers de celles-ci, alors nous ne les adopterions plus  avec autant de légèreté, voir même plus du tout. Cet ouvrage de Juliette Sméralda grâce à son objectivité permet une bonne prise de conscience, ce qui est un bon début ! Il est également enrichi par des annexes constituées de divers articles et une bibliographie fournie pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet.

(1) big shop : coupe de toute la texture défrisée du cheveu pour recommencer une routine capillaire avec ses cheveux naturels.

(2) fibromes : tumeurs non cancéreuses situées sur la paroi de l’utérus de façon isolée ou en groupe, une étude établit le lien entre l’utilisation des produits défrisants et l’apparition des fibromes chez les africaines et afro-descendantes.

http://www.beaute-ebene.com/pages/sante-health/defrisant-et-fibromes-une-etude-inquietante-hair-relaxers-and-fibroids-a-worrying-study.html

(3) alopécie : une perte de cheveux laissant la peau partiellement ou totalement nue.

Couv Juliette Smeralda

Editions Publibook, 2012

2 commentaires


  1. Merci pour cette belle chronique! J’ai très envie de lire ce livre, étant moi-même passée du tissage/défrisage au cheveu naturel (locks).
    A diffuser en masse à tous mais surtout aux femmes et aux mères de petites filles.

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    1. Merci pour ce commentaire qui fait vraiment très plaisir !!

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