Éloge de la Créolité

Éloge de la Créolité de Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé

 «Sa nou yé !»

Les revendications identitaires des uns et des autres deviennent de plus en plus audibles en France, qu’il s’agisse de celles portées par les Bretons et les Occitans aussi bien que de celles portées par les Guadeloupéens et les Martiniquais. Peu importe que la réponse de « maman » France soit toujours la même : une invitation toujours plus ferme à demeurer dans le cadre de l’uniformité. En France on est français et puis c’est tout ! Peu importe que dans les faits, malgré tous les beaux discours intégrationnistes, on est français seulement lorsqu’on correspond en tous points à un type bien défini…

Éloge de la Créolité est le cri de cœur des auteurs antillais Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé ; publié en 1989, il intervient après le cri de guerre du chantre de la Négritude, Aimé Césaire qui exhortait tous les Antillais à se revendiquer Africains. Ce manifeste lui est d’ailleurs dédié, mais pour ses auteurs il s’agissait bien de dépasser le concept de la Négritude et de le remplacer par celui de la Créolité.
En effet, le texte commence par cette déclaration forte : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles… » qui sera ensuite explicitée ainsi : «  Nous sommes tout à la fois, l’Europe, l’Afrique, nourris d’apports asiatiques, levantins, indiens, et nous relevons aussi des survivances de l’Amérique précolombienne. La Créolité c’est le monde diffracté mais recomposé ».

Le manifeste soulève des problématiques pertinentes. Il questionne la place de la Martinique et de le Guadeloupe dans la Caraïbe et les différences qui existent avec toutes les îles voisines. Ensuite il questionne un rapport avec la métropole jugé inégal et qui se vit effectivement comme tel. Le manifeste met bien en exergue la singularité de ces deux îles et l’urgence à se penser autrement que complètement dilués dans une entité totalement française.

Dans ce manifeste certaines lignes directrices me semblent difficilement compréhensibles comme par exemple lorsque les auteurs disent ceci : « Nous sommes fondamentalement frappés d’extériorité » ? ou encore « l’Antillanité désigne, à nos yeux, le seul processus d’américanisation d’Européens, d’Africains et d’Asiatiques à travers l’Archipel antillais » ?

Cependant, les auteurs posent fort bien la question de la langue dominante qui étouffe la langue maternelle alors que la culture inévitablement passe pour l’essentiel par celle-ci. Ceux qui pratiquent le créole, ou les créoles, savent qu’il existe des réalités impossibles à décrire en langue de Molière. Ils exhortent leurs contemporains à aimer parler la langue créole si longtemps décriée car après tout palé fransé pa vlé di lespri*. Egalement, ils posent intelligemment la question de l’oral à reconsidérer dans des sociétés où l’écrit revêt une valeur suprême, osons le dire, où il est un critère non négligeable de civilité. L’imaginaire créole est original car il charrie des univers si divers qui arrivent pourtant à communiquer.

La créolité est un concept aujourd’hui décrié, à dépasser pour certains et que d’aucuns jugent comme une véritable imposture !
Toutefois ce manifeste a été en son temps un pertinent état des lieux des sociétés créoles, et c’est ce qui en fait un classique à lire ou à relire.

*parler français n’est pas gage d’intelligence

Couv. Eloge de la créolité

Gallimard, 1993

 

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