Franklin l’insoumis

Franklin l’insoumis de Marien Fauney Ngombe

Chronique proposée par l’écrivain et chroniqueuse littéraire Edna Merey Apinda

Quatorze plumes, quatorze textes qui s’inspirent de morceaux de musique de Franklin Boukaka, artiste engagé assassiné en 1972, pour construire un pont entre musique et littérature. Ce livre est une véritable perle. Il renferme toute la magie que l’on attend d’une œuvre collective : voyager dans l’univers de chacun des auteurs.

J’ai ouvert le livre comme cela et le hasard est tombé sur Au pays de Um, de Bernard Kouoh ! Les maquisards, oui. La grande histoire de la lutte pour l’indépendance du pays des crevettes ! C’est fluide, limpide. Il y a cette chaleur dans les mots et le style de l’auteur (en faisant économie des guillemets pour les dialogues), nous font vivre le texte en nous permettant d’entrer dans la tête des personnages.

Cette nouvelle fait écho à celle d’Obambe Gakosso qui rappelle l’importance des morts dans nos sociétés traditionnelles. Ils sont toujours là, présents comme nous l’a appris Souffles de Birago Diop. Qu’a t-on gardé dans nos mémoires des révoltes du passé ? Qu’en a t-on appris ? Obambe Gakosso est un as de la formule. Ça percute et tape en plein mille. C’est impeccable.

J’ai beaucoup aimé Luzolo de Aurore Foukissa,  l’auteur a su avec finesse nous faire vivre en quelques mots, les battements de cils, les palpitations que connaissent un cœur amoureux à l’éventualité même de prendre dans ses bras l’objet de son affection. J’ai trouvé l’idée même de cet amour naissant, vraiment saisissante. C’est une plume alerte, concise et efficace. Elle nous fait vivre les révoltes lycéennes et estudiantines, comme on en a connu récemment encore à Libreville. Et la répression bête et méchante qui frappe avant de questionner…

S’il n’y en avait qu’une, ce serait Bibi. La femme comme instrument, non pas seulement de plaisir, mais comme pièce-maîtresse dans une révolution. Cela tord un peu le cou à la femme chosifiée et violée, employée subissant la guerre car, par l’avilissement moral et l’intrusion dans sa chair, on atteint l’ennemi et on le détruit de l’intérieur. Bibi est une femme libre et engagée. Tout ce qu’elle fait c’est pour La Cause ; alors, stoppons les ragots, les commérages ! Et vous qui partez, dîtes à Franklin, qu’à sa manière la femme que Bibi représente peut jouer de ses charmes, non pour satisfaire la libido masculine mais pour soutirer des informations très utiles à la marche du monde. N’oublions pas que l’information passe beaucoup mieux quand elle est servie avec un petit soupçon de luxure. Mais, c’est pour la bonne cause. Et Bibi me donne à sourire car, elle ne se laisse pas démonter par les commérages ! C’est une femme forte. C’est une femme qui ne pouvait qu’être comprise par la plume d’un homme, Dibakana Mankessi, car pour qu’elle se montre aussi sensuelle (la plume), il a bien fallu que l’homme soulève un pan de sa jupe pour mieux saisir le fond de sa pensée (sourires). Parce qu’elle pense, Bibi réfléchit. Et si l’histoire ne garde trace que des commérages qui sont arrivés aux oreilles de Franklin, peu importe ; au fond d’elle Bibi sait qu’elle a apporté sa pierre à l’édifice, elle a été utile pour La Cause.

Il y a beaucoup de lyrisme de la part de Glad Amog Lemra et de Grâce Youlou, dont les textes peuvent sans chercher, se déclamer en public.

L’émancipation féminine. Aïe…Franklin se posait des questions à cette époque et Ramsès Bongolo a mis au goût du jour ce thème toujours aussi fort et dérangeant dans la société africaine actuelle. La liberté de la femme, oui. A quel niveau ? (comme on le dit au Gabon). La femme ne peut-elle pas trouver les voies et moyens d’allier à sa liberté, ses devoirs envers son époux, sa famille et la société ? Il y a une originalité dans ce texte : la complainte à la fin de cette nouvelle dans laquelle le questionnement intérieur du personnage principal danse au même rythme que la plume de l’auteur qui s’interroge sur les caprices de la femme dite émancipée qui oublie ses valeurs intrinsèques. Ces valeurs nobles dont la société africaine a besoin pour rester digne et cohérente. Dès lors qu’une famille se retrouve à manger tous les jours, des emportés (comme on dit ici chez nous) parce que madame oublie ses prérogatives…où va t-on ? Et ce n’est qu’un exemple…

Il est aussi question d’émancipation dans le texte de ma compatriote, Miryl Nadia Eteno. Refuser le carcan du passé, faire différemment de nos mères et grand-mères qui avaient un cœur assez grand pour SUPPORTER. La jeune génération de femmes ne supporte plus, elle a le petit cœur (comme on dit chez nous), cela au point d’en avoir plus tard des regrets. Rien ne se rattrape. Rien. Il y a beaucoup de musicalité dans ce texte dans lequel, l’auteur instille du rythme, de la chaleur, de l’humour en usant du langage parlé gabonais dans les dialogues. On danse en découvrant la vie de cette femme de 50 ans qui en écoutant un morceau du grand Franklin fait un retour sur sa vie. Avoir des regrets à 50 ans alors que l’on a eu une grand-mère pleine de bon sens, cela ne mène nulle part. C’est alors le temps des regrets qui mène à la découverte de ce qu’une société laissant une grande place à la liberté, réserve comme traitement à ses personnes âgées ! Serait-ce à dire qu’il faut revoir l’éducation donnée à nos enfants aujourd’hui et retourner aux fondamentaux ? En commençant par le principe bien simple du respect des aînés et des aïeux.

J’ai aimé le style bien tenu et apuré de Anthony Mouyoungui. Tout de suite, on sent l’expérience même. C’est un grand frère qui écrit. Respect.

Je ne manquerai pas de faire lire à ma fille, dans quelques années, la Lettre à Franklin de Aset Malanda, L’immortel de Amzat Boukari Yabara et Nti de Arian Samba. J’aime le rythme des phrases dans Nti. C’en est presque frénétique, comme le mouvement des roues d’un train sur les rails. Pourquoi L’immortel et Lettre à Franklin ? Parce que le devoir de mémoire nous pousse nous parents et acteurs aujourd’hui, à transcender la mémoire du continent et les idées apportées par le colon, pour faire de ce continent, une terre d’avenir.

Avec le bûcheron de Boya de Marien Fauney Ngombe c’est carré très posé. Il en est de même avec la plume de Ndèye Fatou Kane. La petite qui, semble t-il s’est mise au défi de faire aussi bien que les grands, gagne son pari, haut la main. Même si j’aurais aimé que la plume de l’auteur délivre plus d’émotions. Sa nouvelle est appropriée pour une étude de texte en classe de 2nd cycle au lycée pour apprendre le bon français aux élèves (comme le dit un neveu).

J’ai séjourné le temps d’un instant dans l’esprit de Franklin par le biais d’une balade dans l’univers de ces quatorze plumes, et j’en ressors satisfaite. J’ai lu ce livre et j’ai beaucoup appris et souris. Il y a cette alchimie entre les plumes qui le composent, pourtant elles se rencontrent pour la première fois pour créer ce recueil. Cette alchimie est tellement prégnante qu’elle m’a emmenée à penser que leurs esprits ont dû se rencontrer et dialoguer en prenant un verre dans un café de Paris ou dans un maquis de Yaoundé.

Edna Marysca Merey Apinda

couv franklin

Editions La Doxa, 2016

Une réflexion sur « Franklin l’insoumis »

  1. j’en ai terminé la lecture il y a quelques jours. je trouve que c’est une coopération réussie. C’est le genre d’oeuvre que l’on aimerait lire plus souvent car en un livre, on découvre plusieurs univers

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