L’autre moitié du soleil

 L’Autre moitié du soleil  de Chimamanda Ngozi Adichie

Nous avons tous entendu parler de l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie ; au moins deux de ses livres  Americanah et  Nous sommes tous des féministes  sont des succès planétaires. L’Autre moitié du soleil est son deuxième roman, il a pour sujet principal  la guerre du Biafra qui a déchiré le Nigéria de 1967 à 1970.

L’auteur a fait le choix de plusieurs protagonistes dont deux sœurs jumelles Olanna et Kainene qui ne se ressemblent ni physiquement ni moralement. Elles appartiennent au monde privilégié des gens d’affaires du pays. Olanna est enseignante et elle est amoureuse de Odenigbo, qui comme son surnom « Master » l’indique, est lui aussi enseignant. Nous voyons graviter autour d’eux toute la fine fleur intellectuelle de Nsukka, leur ville est située dans le sud-est du Nigéria. Ils ont à leur service Ugwu un jeune garçon venu du village qui parce qu’il vit désormais au milieu de gens instruits, généreux et qui tentent de faire coïncider au mieux leurs idéaux à leur vie personnelle, n’aura de cesse d’affiner sa lecture du monde.

Chaque chapitre fait l’objet d’une perception des événements propre à un personnage différent. De cette façon, un même épisode a une signification différente selon qui le raconte. Adichie réussit l’exploit d’être très fine portraitiste et fait preuve d’une certaine dextérité à montrer des personnes « riches » psychologiquement. Les états d’âme de chacun, les fêlures, les inquiétudes sont retranscrits avec subtilité. L’auteur connaît le monde des humains et la peinture de certains caractères sont dignes des plus fins psychologues ou disons-le sont de facture balzacienne. Un important travail de recherches lui permet de dépeindre parfaitement une époque et des mœurs. Elle glisse facilement d’un univers social à un autre ; le monde des petites gens et ceux des expatriés anglais n’ont aucun secret pour elle. Peu de gens peuvent se targuer de maîtriser la façon de penser de gens aussi disparates.

Puis la guerre arrive sans crier gare ! Pendant de longues pages l’auteur nous avait fait oublier qu’elle était le sujet principal du livre. Toujours de façon subtile, Chimamanda Ngozi Adichie montre que la guerre n’est dans un premier temps qu’un vague « concept » pour les intellectuels engagés. Elle n’est qu’un recours nécessaire pour gagner et conserver l’indépendance d’un territoire, baptisé Biafra. En effet, au Nigéria comme dans tous les territoires colonisés en Afrique, les frontières n’ont jamais été décidées par les autochtones. Certes il y avait bien auparavant des conflits entre un peuple et un autre mais ceux-ci sont régulièrement exacerbés par les puissances étrangères. Ici, c’est Olanna la première qui sera confrontée à la violence du conflit et ce de manière très intime.

Les protagonistes de ce récit sont Ibos et c’est une identité qui leur tient à cœur. La langue est un des fondements de l’identité des individus, d’après  Raphaël Confiant « il  n’y a pas de littérature sans amour de la langue » et cet amour de Adichie pour sa langue natale est manifeste dans l’Autre moitié du soleil. Certes l’anglais est utilisé par nombre des personnages et chacun entretient face à elle un rapport particulier. Toutefois, l’auteur a intégré dans son récit des paroles en langue ibo, elle a également utilisé certains africanismes régionaux et « le broken english ». De plus, il y a des niveaux de langues différents qui sont le fait de langues parlées par des personnes d’origines sociales différentes dont les Haoussa ou les Yoruba. Adichie fait le pont entre des univers différents alors même que ces univers se font la guerre. Dans son œuvre, l’unité se fonde sur la conjonction des langues différentes : La langue ibo et celles des oppresseurs.

L’autre sujet principal est celui des livres. Nous pourrions presque dire qu’ils sont traités tels des personnages car par exemple  lors du conflit ils sont jetés, maltraités ou encore brûlés. C’est la deuxième violence qu’oppose les assaillants aux victimes dans une guerre et à ce sujet les temps restent inchangés. Des livres traités de cette façon c’est un terrible spectacle de désolation  car alors ils sont la métaphore de la parole bafouée, méprisée, torturée. Ils sont la parole empêchée ! En cela la guerre du Biafra apparaît comme une quête d’identité bafouée et donc avortée.

Chimamanda Ngozi Adichie, à partir de ce drame horrible, a réussi l’exploit de  créer une œuvre sensible, criante de vérité et honnête. Baudelaire disait dans son épilogue des « Fleurs du Mal » : «  tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». De la même façon, le récit de ce conflit sanglant a fait naître un écrivain génial !

 

Couv L'autre moitié du soleil

Folio, 2010

ISBN : 978 2070421435

1 pensée sur “L’autre moitié du soleil”

  1. Votre compte rendu m’a ramenee quelques mois en arriere. C’est interessant de revoir ce livre sous un autre angle. Je n’avais pas percu cet aspect des livres brules comme une metaphore bafouee. L’analyse que vous en faites est interessante. Moi j’avais plutot percu un mepris de l’intellect par les personnes qui privilegient la violence au dialogue intelligent. Merci pour votre partage 🙂

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