Le Parlement conjugal

Le Parlement conjugal de Paulina Chiziane

Chronique proposée par l’écrivain et chroniqueuse littéraire Nathasha Pemba que vous pouvez suivre sur son blog  » Le sanctuaire de Pénélope »

Omniprésence et omnipotence de l’idéal polygamique caractérisent la société mozambicaine décrite par Paulina Chiziane dans Le parlement conjugal. Une histoire de polygamie. Trompée et abandonnée par son mari, Rami la narratrice, raconte son expérience de la vie polygamique en tant que première et unique épouse légitime de polygame dans une société ultra masculinisée et paradoxale où la polygamie a pris des couleurs de normalisation, de banalisation, d’assujettissement et même de violence. Son mari l’a trompée avec une première, une deuxième, une troisième, puis une quatrième femme. En effet si dans l’histoire des polygamies, c’est la femme cocue, la jalouse qui endure ; la « cocufieuse », la deuxième, celle qui  pointe les défauts de la légitime, finit par devenir cocufiée à son tour.

Le Parlement conjugal, à travers le récit de Rami, a un dessein obstinément critique et frondeur. Rami a une cible : la gent masculine. Mais aussi les femmes, les aînées, celles qui ont encensé la polygamie comme une loi de la nature, la considérant comme le dogme social par excellence. Un homme, ça se partage. Telle est la loi sociale qui s’est incrustée dans les mœurs de cette société, car si la solidarité est une valeur africaine, elle étend ses tentacules jusqu’au partage de son époux. En somme un homme n’est jamais l’homme d’une seule femme. Partager un homme c’est ce qu’il y a de plus naturel. Tous les hommes sont des polygames ; les femmes devraient l’intérioriser. Un homme va souvent pâturer sur d’autres terres.

Mettant en exergue une ivresse sociétale qui travestit la réalité existentielle de la femme, le texte est doté d’une richesse symbolique et lexicographique sur la société, sur la religion, sur la famille, sur la nature et sur la féminité. L’auteur veut montrer que si la polygamie a produit des métastases aujourd’hui, c’est la faute aux missionnaires qui ont non seulement occulté la dimension polygamique de l’Ancien Testament, mais aussi fermé les yeux de la femme sur la beauté de l’acte sexuel considéré comme le péché absolu. La faute revient aussi à ces femmes qui dès le départ ont accepté de devenir vingtième épouse en ayant pour fonction principale l’entretien du ventre et du bas ventre de l’homme.

Le récit s’articule autour de quatre axes qui appellent à un consensus interne : l’abandon de l’époux à qui on a tout sacrifié, le destin conjugal des femmes en général, l’insatisfaction du mâle, l’expérience surnaturelle, la vengeance.

Rami vit un tourment intérieur qui la conduit inéluctablement à la découverte de la rivale. Elle estime que c’est son devoir d’aller récupérer son mari. Là où elle s’attend à découvrir une seule concubine, elle découvre plusieurs familles. Ainsi va l’histoire de la polygamie. Jamais deux sans trois. Jamais trois sans quatre. Jusqu’à quel point les hommes continueront-ils à faire de la femme, celle qui « supporte l’insupportable » juste pour porter en elle l’illusion d’être aimée ?

Rami dénonce la déraison et l’instabilité de l’homme, son égoïsme, son infidélité et son irresponsabilité. Elle dénonce aussi l’inanité sociale qui consiste à dire « qu’il en a toujours été ainsi, pourquoi changer ? ». Elle fustige le colonialisme avec sa religion chrétienne qui n’a apporté que des soucis à une culture déjà en proie à ses propres démons. Elle passe aussi par une autocritique s’invectivant du fait de n’avoir pas vu venir l’infidélité de son époux. Elle qui n’a existé que pour lui. En se dérogeant de son rôle d’époux et de père, l’homme humilie son épouse et ses enfants. Lui ! Ce grand absent. À force de vouloir être partout, il n’est nulle part. Voulant affaiblir les autres il se détrône du cœur des siens.

Comment arrive-t-on à combler l’absence du père dans une famille ? Rami se sent seule face à certaines situations. Elle verse des larmes dans l’espoir de les voir refleurir un jour. Si le pardon peut refleurir des larmes, il n’est pas exclu que la vengeance en refleurisse aussi. La femme, cet Être au mille visages, formée par les épreuves de la vie, après plusieurs tentatives de récupération de l’époux, par le biais des conseillers en amour, des marabouts et des pasteurs, se consolera tour à tour dans les bras de son père, de sa mère et d’un amant. Faut-il attendre qu’il revienne au crépuscule des âges comme ne cesse de le répéter tout l’entourage ? Rami refuse. La capitulation n’est pas féminine.

Si l’adage dit des femmes qu’ensemble, elles ne peuvent rien construire de durable, Rami démontrera que la communion entre femmes peut terrasser un dinosaure. En attendant que le Polygame ne rentre, la première des dames va jouer le rôle de rassembleur, rassembler la famille, ses rivales et tous les enfants de son époux. Avec cette nouvelle famille, Rami établit un « parlement conjugal » pour conduire Tony, leur mari à assumer ses choix et ses penchants.  En sortira-t-il indemne?

S’appropriant le sujet sur la polygamie, Paulina Chiziane décrit la réalité polygamique dans ses profondeurs, dans sa subtilité et même dans son essence. L’intrigue de l’ouvrage est enrichie par une diversité de réalités sociales. L’univers de l’homme est sujet à une panoplie de métaphores qui montrent que cet être au départ rationnel et raisonnable est capable de se mettre dans la peau de n’importe quel animal allant du papillon à l’éléphant, en passant par le serpent. Dans un langage simple et clair, elle dépeint la société mozambicaine qui est une société paternaliste et « masculiniste » et où la femme, si elle bénéficie de quelques considérations, est davantage dévalorisée. Tony l’époux polygame est l’archétype du polygame qui une fois les vannes ouvertes ne les referme plus. Ce livre est un véritable manifeste féministe qui met en exergue la dialectique de la relation de l’homme et de la femme. Elle invite chaque femme à sortir de la tyrannie des hommes pour exister.

Couv. Le Parlement conjugal

Éditions Actes Sud, 2006 (traduction)

 

 

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