N’Être

N’Être de Charline Effah

Chronique proposée par la chroniqueuse  Clémentine Mansiantima que vous pouvez suivre sur son blog « Au sujet de la Franco’térature »

Le titre N’être fait penser de prime abord à la dialectique de l’existence qui distingue ce qui est de ce qui n’est pas. Sa phonie renvoie à une naissance (Naître) qui consacre l’existence de l’humain dans une société donnée. C’est l’une des thématiques de la fiction de Charline Effah.

N’être aborde la problématique de la relation éprouvante mère-fille, en retraçant l’itinéraire d’une femme en crise affective, sans véritables repères au sein de sa famille. En effet, des profondeurs de son angoisse existentielle, Lucinda Bidzo, la narratrice, questionne son passé et ses origines. Le texte est marqué par la prédominance d’un « je » interpellant un « tu » pour tuer le vide du silence, percer le mystère de son existence, éclairer les ombres de sa vie.

Qu’est-ce qui justifie l’abandon de Lucinda, l’enfant illégitime, par Medza, sa mère ? Serait-ce pour sauver la vie conjugale ou épargner la progéniture issue de son mariage ? Ou encore pour conserver les distinctions sociales ?

Au départ, il y a comme un inconscient de l’existence. Lucinda vit, mais elle vit sans avoir choisi de vivre. C’est plutôt Medza, la mère, qui, après s’être évertuée à la déloger de son corps, a accepté sa venue au monde comme une fatalité face aux considérations et valeurs sociales. Néanmoins, au-delà du lien de consanguinité, l’amour reste une exigence sociale d’une mère envers son enfant. L’indifférence de Medza envers le nouveau-né ou « la déchéance de l’instinct maternel » serait tout simplement la matérialisation de la peur d’aimer ; car toucher, s’attacher, nourrir, étreindre, c’est déjà faire exister l’amour de manière réciproque.

Lucinda Bidzo, l’enfant de l’adultère, porte le patronyme de son grand-père et non de son père. La couleur de sa peau, « beaucoup trop noire » par rapport à ses frères et sœurs, suscite curiosité, railleries et sarcasmes de la part de ceux-ci, et déclenche une frustration qui désillusionne la jeune fille. Son installation dans la chambre de bonne renforce ce qu’elle croit déjà entrevoir : elle est « une intruse ».

De là naît un sentiment de non-existence, de non-appartenance à sa propre famille biologique. Exister devient la pire des offenses qu’elle impose aux siens. Face à ce destin v(i)olé, pour exister en elle, Lucinda cherchera à vivre hors d’elle. D’où cette « errance » qui la conduira, notamment dans les bras d’Amos, un homme marié, faisant resurgir en elle l’inéluctable vérité d’être « sous l’emprise d’une fatalité » familiale, d’une chaîne qui la lie à sa mère; un déterminisme social, des mécanismes et processus sociaux qui dictent leur comportement, d’une génération à l’autre. Une attache difficile à défaire.

Lucinda quittera son monde (intérieur et extérieur) pour aller à la rencontre de l’autre, sa mère, car elle comprend que l’existence n’est possible qu’en s’ouvrant à l’altérité, à la réciprocité.

Somme toute, la quête de Lucinda est celle d’exister en rompant la chaîne du silence entretenu par sa mère. De son expérience existentielle, nous apprenons que si oublier est difficile, pardonner reste toujours une possibilité. Dans les profondeurs de la vie où « n’être » s’impose à nous, « être » est possible. Il suffit de le vouloir!

Ne nous fions pas au petit format du roman. Son contenu est plutôt riche en couleur. Il nous reste encore plein de choses à découvrir.

Bonne lecture!

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Couv. N'être

Editions La Cheminante, 2014

 

 

 

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